ASEM 9 au LAOS : le revers de la médaille ?

C’est à Vientiane que s’est déroulé début novembre le neuvième sommet de l’ASEM ; une rencontre qui a lieu tous les deux ans entre les pays de l’Asie et de l’Europe. Vientiane s’est préparée à cet événement notamment en construisant de nouvelles infrastructures pour accueillir ce sommet et de luxueuses villas pour loger les chefs d’état et de gouvernement qui feraient le déplacement. Derrière notre lycée, les 36 hectares de terre agricole de l’île Don Chan se sont transformés en un gigantesque chantier pour la réalisation du projet VNW (Vientiane New World).

Don Chan, un vaste terrain au centre de Vientiane en bordure du Mékong et principalement consacré à l’agriculture a été choisi pour le lieu d’hébergement des invités de l’ASEM9. La réalisation de cet ambitieux projet qui comprend notamment un hôtel de luxe, un centre commercial et les villas de l’ASEM a été confiée à l’entreprise chinoise CAMCE Engineering ainsi qu’à l’entreprise Lao Krittaphong Group. L’intérêt du projet VNW ou « la gloire du Laos » serait d’attirer de plus en plus d’investisseurs étrangers, de stimuler le commerce international et de développer le tourisme.

Les travaux ont commencé en 2011 et sous nos yeux ébahis, des édifices sont sortis du sol remplaçant les jardins potagers qui s’étendaient derrière notre école jusqu’aux berges du Mékong.

Un aperçu des villas sur le site officiel de l’ASEM 9

Les 500 habitants de Don Chan, (principalement des agriculteurs et des pêcheurs) ont été déplacés à 26km de la capitale, sur un terrain aride, impropre à l’agriculture. Si des compensations ont certes été versées, beaucoup des habitants de Don Chan se retrouvent aujourd’hui sans activité économique : les pêcheurs ont perdu leur accès au Mékong, les agriculteurs ont dû abandonner leur jardins potagers et l’éloignement dans une zone non desservie par les transports publics se traduit par des coûts importants pour se rendre dans la capitale.

Le problème de l’accaparement des terres pour des projets de développement urbain touche de plus en plus de personnes à Vientiane et le système de compensations ne permet pas toujours de maintenir les mêmes conditions de vie pour ceux qui sont déplacés. En particulier les agriculteurs qui perdent leurs rizières ou leurs champs et se retrouvent souvent privés de leur principale source de revenu. En milieu rural, les paysans se trouvent mis en compétition avec des investisseurs qui veulent développer des plantations industrielles ou des opérations minières et sont nombreux à perdre leurs terres.

Ce sujet fut débattu pendant le forum des peuples entre l’Asie et l’Europe qui a eu lieu quelques jours avant l’ASEM. Ce forum des peuples (AEPF) a réuni à Vientiane, du 16 au 19 octobre 2012 plus de mille délégués représentant des ONG du Laos, d’Asie et d’Europe.

Le thème principal du forum des peuples était le développement durable avec une préoccupation particulière pour les aspects d’équité et de protection de l’environnement. Dans cette optique, les stratégies de développement centrées sur la croissance économique telles qu’elles sont promues dans la plupart des pays d’Asie et d’Europe ont été critiquées en considération de leurs impacts négatifs sur les populations les plus vulnérables.

J’ai eu l’honneur de participer un après-midi à ce forum avec une autre élève de terminale. Je m’installe confortablement sur un siège au fond de la salle de conférence de l’Institut Français. La pièce commence à se remplir petit à petit et des visages très différents témoignent de la diversité des participants. Cependant, l’intérêt pour le sujet abordé est commun à tous. L’interprète installée derrière moi procède aux derniers réglages techniques. Plus d’une centaine de représentants d’ONG d’Europe et d’Asie sont présents, ainsi que des victimes de l’accaparement des terres venues pour témoigner. Le forum a débuté avec la diffusion d’un reportage terrible sur l’accaparement des terres au Cambodge. Certaines victimes que l’on voyait pleurer dans le film devant leurs maisons détruites par les bulldozers étaient là parmi nous. Le silence s’est très vite installé dans la salle et l’émotion fut partagée par tous. Plusieurs témoignages ont suivi. Des personnes d’Indonésie, des Philippines, d’Inde, de Thaïlande, de Roumanie, du Laos, du Cambodge sont montés sur l’estrade et ont expliqué la situation du pays dans lequel elles travaillent. Le problème semble global et affecte des paysans, des citadins, des familles, jeunes, vieux, aussi bien sur le continent européen qu’asiatique.

Au Laos, le gouvernement s’est fixé de maintenir une croissance économique de 8 % par an jusqu’en 2020. Afin d’atteindre cet objectif ambitieux, la stratégie de développement du Laos est largement basée sur l’exploitation des ressources naturelles et en particulier les industries extractives. Le pays attire les investisseurs étrangers principalement de la région (Chine, Vietnam, Thaïlande) pour développer le secteur minier, les plantations industrielles et l’important potentiel hydroélectrique. Toutes ces activités nécessitent l’octroi de vastes concessions foncières au détriment de communautés locales qui dépendent des mêmes ressources naturelles pour leur subsistance. Ainsi, la construction des barrages, les plantations d’hévéa ou d’eucalyptus et l’exploitation des mines, si elles génèrent certes des revenus importants pour le gouvernement, se traduisent aussi par des impacts négatifs pour les populations affectées.

A Vientiane, la multiplication de grands projets d’urbanisation et de modernisation de la ville causent parfois des problèmes fonciers similaires.

Les habitants de Don Chan, lorsqu’ils pouvaient exploiter leurs jardins derrière notre lycée avaient les moyens de subvenir à leurs besoins tout en contribuant à l’économie locale. Lorsque ces agriculteurs auront épuisé l’argent reçu au titre de compensation, que leur restera-t-il s’ils sont privés d’une terre arable?

J’ai eu l’occasion d’interviewer un ancien habitant de Don Chan qui aujourd’hui est séparé de sa famille et travaille dans une compagnie en dehors de Vientiane. Étant donné la sensibilité du sujet, il a préféré que cet entretien reste anonyme. Ce jeune homme est né à Don Chan et sa famille vivait principalement de l’agriculture. Il commence par me dire que le village a été informé du projet de développement au début de l’année dernière. Je lui pose alors des questions sur le système de compensation, s’il y a eu des négociations entre les habitants et le gouvernement.

Il me répond « oui, un document sur les compensations nous a été distribué. Mais le système présenté n’a pas été mis en application et le calcul des compensations pour beaucoup d’entre nous n’était pas clair. Je n’ai jamais pu rencontrer quelqu’un du gouvernement avec qui j’ai pu négocier directement ».

Il me raconte la situation de sa sœur qui pratiquait aussi l’agriculture à Don Chan et qui habite actuellement dans le village affecté spécifiquement à la relocalisation des habitants de Don Chan.

« Aujourd’hui, presque tous les habitants sont au chômage. Ils sont éloignés des hôpitaux, des écoles pour leurs enfants et n’ont pas accès aux transports publics. Ceux qui sont ouvriers journaliers ou qui se sont reconvertis dans le petit commerce doivent se déplacer jusqu’à Vientiane et souvent y passent la nuit pour ne pas dépenser la totalité de leur argent dans les transports ».

Je lui demande s’il a vu Don Chan aujourd’hui avec les villas construites pour l’ASEM, et ce qu’il en pense.

« Non, je ne suis pas allé voir les nouvelles résidences, mais j’ai vu des photos dans les journaux. Je pense que c’est une bonne chose pour Vientiane de se développer. Mais le gouvernement devrait davantage se préoccuper de ceux qui vivaient là-bas depuis toujours et s’assurer en particulier que les anciens habitants de Don Chan aient un nouveau travail décent ».

Don Chan avant les travaux (gauche) et terrain où ont été déplacés les habitants (droite)

La terre de Don Chan reconvertie en complexe résidentiel de luxe génèrera probablement plus de profit que des jardins potagers mais ce choix aura aussi créé une nouvelle catégorie de pauvres.

Les chefs d’État d’Europe et d’Asie qui ont eux aussi débattu des questions de développement durant l’ASEM9 auront-ils été sensibles au sort des habitants de Don Chan et de façon plus générale, au problème grandissant de l’accaparement des terres dont souffrent un nombre croissant de personnes dans la région du Mékong, en Asie et même dans certains pays d’Europe ?

Amina Gindroz, Terminale ES

1 comment for “ASEM 9 au LAOS : le revers de la médaille ?

  1. STRAUMANN Gérard
    26 janvier 2013 at 17:54

    Bonjour Amina,

    Très bon article, qui m’apporte dans un excellent français un éclairage sur ce dont j’avais vaguement entendu parlé lors de mon récent séjour à au LAOS et à Vientiane il ya 1 mois.
    Et félicitations à l’élève de Terminale ES ( et à tes professeurs), voilà exactement ce que cette filière peut apporter de meilleur à des jeunes qui vont construire le monde de demain !
    A Vientiane, j’ai pris contact avec l’ambassade de France pour voir si je pouvais organiser un échange scolaire entre mes élèves de Première ES (à Montpellier, france) et des élèves laos ou au Laos ( familles mixtes); ils m’ont un peu découragé, mais cela reste un projet…
    Cordialement,
    Gérard Straumann, enseignant de S.E.S, Montpellier, France.

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