Patrick Deville à Ho Chi Minh Ville et Hong Kong

À l’occasion de la venue de Patrick Deville en Asie, nous publions ici le compte rendu de sa visite à Ho Chi Minh-Ville et à Hong Kong.

Sommaire

Ho Chi Minh Ville
Hong Kong

 

Ho Chi Minh Ville

Peste et choléra

A l’invitation de l’Institut français du Vietnam et du Lycée français international Marguerite DURAS, l’écrivain Patrick Deville s’est livré à un passionnant jeu de questions-réponses avec des collégiens et les des lycéens le jeudi 28 février. Les questions portaient sur le dernier ouvrage de l’écrivain, «Peste et Choléra», prix «Femina» 2012. Un roman composé autour de la vie d’Alexandre Yersin, une personnalité au destin hors-norme, davantage reconnue au Vietnam qu’en France, tant pour ses découvertes scientifiques dans les domaines les plus divers que pour son attachement viscéral à un pays où il choisit de s’établir. Les questions portaient donc d’abord sur la vie de Yersin avant de s’orienter sur les liens entre le romancier et son personnage, enfin sur sa méthode de travail.

Patrick Deville, du voyage à l’écriture.

Né en 1957 près de Saint-Nazaire, Patrick Deville suit des études de littérature et de philosophie à Nantes, devient enseignant mais se sent vite attiré par les voyages. Sa nomination comme attaché culturel dans le Golfe persique, à 23 ans, lui permet d’assouvir cette quête d’horizons, qu’il élargit par des séjours en Algérie, au Maroc, au Nigeria ou à Cuba. Autant de voyages entrecoupés de retour en France afin d’assouvir une autre passion, celle de l’écriture !

Et c’est en écrivain qu’il se fait connaître en 1987 grâce à son roman «cordon bleu», paru aux éditions de Minuit. Un an plus tard, premier succès public avec «Longue vue», traduit en une dizaine de langues. Patrick Deville est alors salué par la critique pour l’élégance de son style «minimaliste». Il poursuit ses allers-retours entre la France et l’étranger, au gré de résidences d’écrivain, s’investit dans l’organisation d’événements littéraires, et toujours dans l’écriture, avec «Le feu d’artifice» en 1992, «La femme parfaite» en 1995 et «Ces deux-là» en 2000.

Patrick Deville

De retour à Saint- Nazaire en 2001, il y crée la «MEET» -Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs ainsi qu’un «Prix littéraire latino-américain».Cette passion pour l’Amérique latine où il s’installe longuement et dont le destin de héros révolutionnaires sulfureux le passionne, se retrouve dans «Pura vida»(2004), «La tentation des armes à feu»(2006), deux romans au style plus épique qu’à ses débuts. Il porte des regards vers l’Afrique, avec «Equatoria» en 2009, un voyage sur les traces de héros plus «positifs» tels les médecins Albert Schweitzer et David Livingston ou l’explorateur du Congo, Brazza.
Quant à ses derniers romans, ils nous ramènent au Cambodge, avec «Kampuchéa», en 2011, avec pour fil conducteur le procès des Khmers rouges. Puis au Vietnam, avec «Peste et Choléra». Deux romans protéiformes qui sont autant «carnets de voyages» que récits foisonnants, méticuleusement documentés, qui font suivre le destin «héroïque et cruel» d’aventuriers, d’hommes politiques ou d’écrivains tout en livrant une réflexion sur l’échec des grandes utopies du XXe siècle.
C’est donc surtout pour «Peste et Choléra», que Patrick Deville était invité à rencontrer les élèves. La vie extraordinaire de Yersin, comme la genèse du roman, ont tenu,deux heures durant, l’auditoire en haleine.

Alexandre Yersin, l’homme pour qui «ce n’est pas une vie que de ne pas bouger»…

Le live tweet de secondes

Avec «Peste et Choléra», Patrick Deville revisite l’histoire de la présence française au Vietnam, sur les traces parfois insaisissables d’Alexandre Yersin, à qui pourrait s’appliquer la périphrase valant pour Arthur Rimbaud, «l’homme aux semelles de vent». Le roman ne manque d’ailleurs pas d’établir un parallèle entre ces deux personnages, tant leurs points communs, telle la soif de «l’absolurent moderne», sont nombreux. Passionné par tous les disciples de Louis Pasteur, Patrick Deville justifie d’entrée de jeu le choix d’Alexandre Yersin. Parmi ces «chercheurs de génie» en bactériologie qu’étaient Albert Calmette, Camille Guérin ou Emile Roux, qui «bondissaient sur toutes les épidémies de l’époque», le franco-suisse est celui qui eut «la vie la plus rocambolesque… et la plus longue»! «Monsieur Nam» -ainsi le surnommaient affectueusement les vietnamiens- est mort à Nhatrang en 1943, à l’âge de 80 ans!

Du Canton de Vaud à Nhatrang, des laboratoires à l’océan.

Né en Suisse en 1863, Yersin choisit des études de lettres avant de s’orienter vers la médecine. Il s’installe à Paris en 1885 et, grâce à Émile Roux, rentre à l’Institut Pasteur où il collabore avec son «maître» Louis Pasteur. Il se distingue très vite par la découverte de la toxine diphtérique et par une thèse sur la tuberculose expérimentale. Au prix de longues démarches, il obtient la nationalité française. Mais alors qu’il commence à être couvert d’honneurs, voilà qu’il il s’en détourne, répondant à un irrépressible appel du large quand il découvre pour la première fois la mer, en Normandie!

Notre «chercheur-aventurier» passe ainsi de l’ombre des laboratoires au soleil des côtes d’extrême-orient. Le voilà déjà qui s’embarque comme médecin pour les messageries maritimes de l’Indochine française, sur la ligne Saigon – Manille. Découverte des côtes vietnamiennes!Vision éblouissante qui le marquera à jamais. En 1891 il obtient l’autorisation d’explorer l’intérieur de ce pays encore couvert de jungles sauvages. Il se révèle marcheur infatigable et brillant cartographe, à qui l’on confie des missions qui lui feront bientôt découvrir Nhatrang. Une petite ville alors, portuaire et solaire, où il choisira plus tard de s’installer, y ayant trouvé «le lieu et la formule» chers à Rimbaud. Au cours de ces missions d’exploration, il rencontre des populations indigènes, les observe en anthropologue reconnu, notamment pour ses écrits sur les Moï. Mais, à nouveau fidèle au principe de Baudelaire, «Plonger dans l’inconnu pour trouver du nouveau», il abandonne sa carrière d’explorateur, se lance dans l’élevage de chevaux et de bovins pour ses sérums, expérimente moult cultures, dont l’hévéa qu’il importe et acclimate. Il fournit les usines Michelin en latex, récolte bientôt une jolie fortune qu’il emploie à financer ses recherches médicales et agronomiques. Anecdote cocasse, ses travaux sur le quinquina seraient à l’origine de la recette secrète du Coca-Cola!

Yersina Pestis

Mais c’est pour sa découverte du bacille de la peste que Yersin va laisser son nom dans l’histoire de la médecine!Dépêché par le gouvernement français en 1894 à Hong-Kong, où sévit une terrible épidémie de peste, il en isole le bacille sur des cadavres de soldats anglais, au prix d’une concurrence farouche et déloyale avec des chercheurs japonais! Ce bacille sera le seul utilisé pour la préparation du vaccin contre la peste! Mais voici Yersin de retour à Nhatrang en 1895. Il y fonde «l’Institut Pasteur» -toujours en activité aujourd’hui- et après de furtifs passages à Paris et des missions scientifiques en Inde, s’y installe définitivement, liant des liens d’amitié profonde avec une population, qui lui voue, aujourd’hui encore, la plus affectueuse reconnaissance.

L’interview

Patrick Deville: ni «biographe» ni «écrivain voyageur» !

Répondant ensuite à des questions visant à savoir si «Peste et Choléra» pouvait valoir de biographie d’Alexandre Yersin, Patrick Deville a vivement réfuté cette étiquette de biographe. On aurait tendance à le penser pourtant, tant les faits rapportés, les anecdotes, les correspondances avec sa sœur , sa mère ou ses confrères, s’appuient sur de longues et méticuleuses recherches ! «Un vrai travail de bureau!» précise l’écrivain qui rappelle avoir passé «des heures entières» dans les salles des bibliothèques universitaires et de l’Institut Pasteur de Paris. C’est là qu’on lui donnera accès à des lettres et des documents inédits, ainsi sur Joseph Meister, le jeune garçon qui fut le premier vacciné contre la rage!

Mais si la trame du roman se fonde sur des faits réels, l’écrivain se donne toute liberté de les interpréter. De même rappelle Patrick Deville qu’un «musicien interprète une partition». Et c’est au nom de cette liberté que l’écrivain raconte la vie de Yersin, non pas selon un ordre chronologique, mais selon un jeu d’allers-retours dans le temps parfois déroutant, qui épouse une logique davantage symbolique. Le roman joue en effet sur deux octaves. Le ciel – avec le premier départ dans la «baleine blanche», ce dernier avion d’Air France décollant du Bourget en 1940. La mer, avec les longues traversées dans la «mélancolie des paquebots» chère à Flaubert. Enfin, s’il est une autre étiquette que l’écrivain récuse, c’est bien celle d’écrivain voyageur. Il le martèle : «Je ne voyage pour trouver l’inspiration!». Contrairement aux écrivains-voyageurs de la fin du XIX°siècle qui cherchaient la Muse dans l’exotisme, Patrick Deville précise qu’il ne voyage qu’une fois son «sujet» arrêté et son minutieux travail de recherches achevé!

Cette rencontre riche en anecdotes sur le destin exceptionnel d’un homme qui traversa l’Histoire avec un certain détachement mais consacra toute sa vie à tout ce qui dans la Science pouvait améliorer le sort de l’humanité, riche aussi en découvertes pour les élèves sur la réalité et l’exigence du travail d’écriture, constitue un nouveau témoignage de l’ouverture du Lycée français international Marguerite DURAS au dialogue des cultures et aux rencontres d’écrivains.

Merci donc à Patrick Deville d’avoir su transmettre sa passion pour l’œuvre d’Alexandre Yersin et celle pour l’écriture qu’il considère comme une «véritable jubilation».

La classe de seconde A

Hong Kong

Patrick Deville est un écrivain français reconnu. Il a consacré un peu plus d’une heure de son temps aux élèves de Première du lycée français international Victor Segalen de Hong Kong, mercredi 6 mars dernier. M. Deville était en voyage à Hong Kong à l’occasion d’une tournée en Asie, notamment au Vietman où se déroule une partie de l’action de son dernier roman, Peste et Choléra. A Hong Kong, il en a profité pour vérifier l’authenticité de ses propos concernant Alexandre Yersin, le héros de livre… Celui-ci était un chercheur de l’Institut Pasteur ; il a découvert le bacille de la peste à Hong Kong en 1894. Peste et Choléra a remporté le prix Femina 2012.

Avec les élèves de Hong Kong

M. Deville voyage énormément et se rend systématiquement dans les pays et les villes où se déroulent ses romans. Il ne voyage pas forcément par plaisir mais plutôt car il ressent la nécessité de le faire. Il craint de louper « quelque chose » s’il ne va pas dans les villes de ses romans. Comme il nous l’a dit lors de son intervention, « c’est très curieux de ne jamais avoir mis les pieds à Hong Kong, surtout que j’ai écrit un chapitre intitulé ‘à Hong Kong’ ». Pendant ses voyages, M. Deville est toujours à l’affut d’un évènement sur lequel il pourrait appuyer l’histoire de son prochain roman.

Après nous avoir parlé de sa série de cinq romans consacrés aux voyages dans le monde entier, M. Deville nous a parlé de ses influences littéraires, des recherches qui précèdent la composition finale et de ses techniques d’écriture. « Il faut lire de tout et c’est après avoir appris à lire que l’on peut décider quel genre littéraire nous intéresse le plus », nous a-t-il dit. Car selon lui « c’est la littérature qui fait parvenir la condition humaine. »

Il travaille généralement sur au moins quatre projets en même temps, tous à des états d’avancement différents. Les cinq livres qu’il a publiés le plus récemment pourraient, selon lui, n’être qu’un seul roman divisé en cinq parties. Ce sont des romans d’aventures sans fiction, avec des personnages réels, des dates réelles, des aventures réelles. Cependant, il prend soin de ne pas se cantonner à une écriture scientifique et il introduit de la fantaisie dans sa rédaction. Le seul personnage fictionnel est le fantôme du futur qui suit Yersin bien après la disparition de celui-ci.

Devant le buste de Yersin

M. Deville a une technique de rédaction qui lui est propre. Il passe énormément de temps à voyager, à s’informer et à se documenter dans des livres ou bien auprès de locaux à propos du sujet sur lequel porte son œuvre en préparation et, lorsqu’il estime qu’il a assez d’informations, il s’enferme dans une chambre d’hôtel avec un frigidaire rempli de fromage et de vin blanc et y passe jusqu’à deux mois complet sans sortir. Pendant ces deux mois, il écrit jour et nuit et se détache entièrement du monde extérieur afin de se concentrer uniquement sur son roman et ses personnages. Ceci est pour lui « à la fois un état de bonheur intense, mais aussi une expérience très brutale ». Il nous a décrit ce mécanisme de rédaction comme « bref et violent ».

Un élève a ensuite demandé à M. Deville s’il se sentait proche de ses personnages après avoir passé deux mois enfermé avec eux. Il nous a répondu que c’était assez dangereux, surtout dans le cas du personnage de Yersin au sujet de qui on peut rapidement « tomber dans l’hagiographie ». Il avoue avoir tendance à éprouver de la sympathie pour ses personnages, mais « j’ai aussi écrit sur des gens qui sont des salopards ! ».

M. Deville travaille de manière très solitaire. Il ne fait jamais lire son œuvre à qui que ce soit avant qu’elle soit publiée et il ne supporte pas de travailler en groupe. « J’aime trop la solitude, et si je rate quelque chose, je le rate tout seul. Je ne supporte pas de partager un échec avec les autres ». Il relit souvent ses livres, pas pour le plaisir mais parce qu’il tient à les articuler ensemble. Une anecdote qui nous a beaucoup étonné est qu’il a recopié mots pour mots une page dans deux de ses romans. Une page qui raconte la fuite de Che Guevara et des guérilleros cubain au Congo.

Dédicace des livres

M. Deville n’a pas de message à faire passer à ses lecteurs à travers ses romans : « si j’avais quelque chose à dire, je le dirais dans des essais ou dans des articles de journaux mais la littérature n’a pas de message à livrer ; le seul message, c’est qu’elle existe et qu’elle est ce qui rend libre ».

Camille Schoeb, 1ère ES

1 comment for “Patrick Deville à Ho Chi Minh Ville et Hong Kong

  1. KERNINON
    10 mai 2013 at 04:14

    Passionnant.

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