Quand les Nagas envahissent la Plaine des jarres…

Les Arts premiers… que se cache-t-il derrière ce terme ? Les élèves du Lycée Français Josué Hoffet de Vientiane ont eu l’opportunité d’approfondir le sujet depuis 2011 grâce à l’Action Pédagogique Pilote lancée par l’AEFE (Agence de l’Enseignement Français à l’Etranger). L’idée est de découvrir et de faire mieux connaître les arts traditionnels « non-occidentaux » des pays des établissements impliqués. Au Laos, des ateliers variés autour du tissage, du tatouage, de la sculpture sur bois, des stèles et totems ont vu le jour tout au long des derniers dix-huit mois. Cela a aussi été l’occasion de créer un pont entre les arts d’époques différentes comme les classes de CM2 du lycée qui ont réinterprété dans un style tribal la fresque d’un peintre orientaliste français ayant vécu au Laos : Marc Leguay. Dans cette perspective, et cerise sur le gâteau, le dernier atelier a mené neuf élèves de la Sixième jusqu’à la Seconde à la découverte de la plaine des Jarres.

Avant le départ, tout le monde s’était fait beau pour cette photo avec M. Quéméner et Mme Muong-Hane, les deux professeurs organisateurs, et surtout M. Decloitre, le Proviseur.

De l’art préhistorique à l’art contemporain avec une touche Arts premiers….

Le site préhistorique de la Plaine des jarres a été proposé au classement au patrimoine mondial de l’UNESCO au même titre que l’ancienne capitale royale de Luang Prabang et le temple pré-angkorien de Vat Phou. Et c’est vrai qu’il mériterait une reconnaissance de ce genre.

Pleins de curiosité, nous nous sommes penchés sur le mystère des plaines des jarres, car en réalité il y en a plusieurs, dont trois accessibles au public. A quoi pouvaient bien servir ces jarres de pierre ? étaient-elles des jarres funéraires ou des contenants à riz ? Une légende a donc été écrite par des élèves de Cinquième, Zoé Montillet et Viviane Ortega, pour essayer d’expliquer la présence de ces jarres dans la région de Xieng Khouang et de rattacher ce site néolithique aux Arts Premiers. Cette légende intitulée « Le seigneur des Trois royaumes et les nagas cracheurs de feu » (à lire à la suite de cet article) avance que les jarres sont en fait des œufs éclos de nagas… Nous avons tenté de reconstituer visuellement cette histoire en utilisant une technique d’art contemporain appelée « peinture de lumière » utilisée par Picasso, qui consiste à dessiner dans le vide la forme souhaitée avec une lampe torche, forme qui est capturée avec un appareil photo dont le temps de pause est de quelques secondes.

Nous nous sommes donc, pour être sûrs d’être prêts, entrainer plusieurs fois à dessiner les protagonistes de la légende dont des nagas, les serpents sacrés, dès février, un mois et demi avant de nous rendre sur place. Nous avons choisi sept épisodes de la légende à mettre en images, dont trois que nous devons réaliser entièrement en peintures de lumière.

Un essai de peinture de lumière sur l’épisode de la femelle naga et ses œufs dans la salle de restauration de Anoulack Khene Lao, notre hôtel à Phonsavan, région de Xieng Khouang.

Vendredi 29 mars, le moment du départ est enfin arrivé ! Rendez-vous à 8h00 devant le lycée, une atmosphère excitante s’impose d’elle-même. Dans le mini van 15 places, comme nous nous sommes tous levés trop tôt, tout le monde est endormi sur son siège (non, non, vous ne verrez pas les photos de ce trajet mémorable !). La nouvelle route passant par Paksane ne serpente pas autant que la RN 13 qui va vers le nord en passant par Kasi et qui mène jusqu’à Luang Prabang. Le voyage est donc plus confortable qu’on ne l’imaginait. Mais tout de même après 9 heures de route, nous arrivons à destination un peu fatigués. Il est presque 17h. La journée a été longue à rester assis à écouter de la musique, à bavarder ou à somnoler dans notre véhicule, avec des pauses toutes les deux heures, c’est pourquoi une heure à nous détendre les jambes nous fait du bien à notre arrivée. Puis nous sortons dîner, pour reprendre des forces pour les entrainements dans le restaurant de l’hôtel. L’atmosphère de la salle était effrayante, il y faisait tout noir et les vitres laissaient juste deviner les lumières à l’extérieur… mais pour que nos figures soient parfaites le lendemain, les entrainements étaient indispensables.

Le soleil n’était pas encore levé quand nous nous sommes mis en route pour le site de Banang ou site n°1. Il faisait encore nuit mais notre équipage était au complet, prêt pour partir à la rencontre de la plaine des jarres. Une heure de route ne nous a pas fatigués, car ce n’était rien par rapport à la veille. Arrivés sur place, le matériel photographique installé, prêts ou non, nous avons dû commencer. Notre premier essai montre la maman naga avec ses œufs dans la grotte. Le soleil étant en train de se lever, nous apparaissons sur la photo. Cela est étrange, en même temps Picasso aussi apparaissait, intentionnellement, sur les photos où il peint avec la lumière. Une fois la photo en boite dans le premier site, nous partons pour le deuxième….

Après quelques heures de route, nous voilà au deuxième site plus petit mais tout aussi surprenant, car il se trouve en haut d’une colline, d’où son nom de Phou Sala (« Phou » en lao veut dire « montagne »), avec plusieurs arbres gigantesques qui le différencient du site n°1 qui est une plaine qui s’étend à perte de vue. Nous faisons juste du repérage pour avoir le meilleur angle de prise de vue, car notre travail ne peut être réalisé que la nuit puisque cette fois-ci nous ne devons pas apparaître sur la photographie finale.

Le climat est très agréable : un peu de soleil avec un léger vent, une chance en cette période de l’année où la chaleur et le taux d’humidité ne cessent d’augmenter jusqu’à la mousson. Cela n’est pourtant pas étonnant, la région de Xieng Khouang est réputée pour être la plus fraîche du Laos. En tout cas, quitter la chaleur étouffante de Vientiane nous fait du bien.

Sur le site n°2 ou Phou Sala, nous mimons les nagas sortant de leurs œufs que nous peindrons le soir même.

Direction le site n°3, caché derrière les rizières. Il nous faut un bon quart d’heure de marche en équilibre sur un pont et sur les diguettes, d’escalade par-dessus les enclos pour atteindre le site qui ne manque pas non plus de charme. Nous hésitons d’ailleurs longuement entre les sites n° 2 et n°3 pour prendre la photographie de la naissance des nagas, celle pour laquelle nous nous sommes le plus entrainés, car toute la légende tourne autour de ce moment-clé. Il est décidé de revenir le soir venu sur les deux sites pour prendre le maximum de photographies et choisir la meilleure ! Nous rentrons nous reposer un peu à l’hôtel, nous balader un peu dans la ville de Phonsavan qui se développe beaucoup, et faire une réserve de nourriture pour pique-niquer sur place ou en route, car la soirée promet d’être longue. Vers 18h, armés de nos lampes, nous voilà partis pour notre mission nocturne. Direction le troisième site, dans la nuit obscure, les rizières nous donnent bien plus de mal que de jour. Un serpent en pleine phase digestive nous salue sur le chemin, petit clin d’oeil aux nagas à qui nous allons bientôt donner vie. Certains d’entre nous manquent de tomber car le chemin est à peine visible. Heureusement que nous avons tous une lampe de poche ! Mais la chose qui nous a le plus effrayés a été l’ambiance du site. Tous les élèves avaient peur, peur de quoi ? des fantômes bien sûr… à peine remis de nos émotions sur le site n°3, nous repartons pour le site n°2. Certains pensent tout d’abord attendre les autres dans le mini-van, mais une fois au bas de l’escalier, ils se joignent au groupe, car ils réalisent que rester dans la voiture est bien plus terrifiant, malgré la présence bienveillante du chauffeur. Il nous faut à peu près cinq tentatives pour obtenir une photographie qui fait la fierté de tous ! Soulagés d’avoir fini, nous pensons rentrer calmement et sans problèmes… Mais, arrivés à la sortie du site, des gardiens nous font signe de nous arrêter. Ils nous questionnent longuement sur notre présence tardive dans ce lieu. Nous avons beau leur expliquer que le jour même, le guichetier nous avait donné l’autorisation verbale d’y accéder de nuit, ils ont du mal à comprendre ce que nous faisons là. Nos professeurs finissent par leur montrer les photographies pour les convaincre de nous laisser partir. Les gardes nous libèrent, l’air un peu perplexe, l’art contemporain ne leur parle pas plus que cela. Nous rejoignons notre hôtel, ravis de retrouver nos lits.

La naissance des nagas en peinture de lumière sur le site n°3.

Dimanche 31 mars, c’est notre dernier jour et nous aimerions prendre une dernière photographie sur le site n°1 : la dispersion des nagas dans tout le Laos. Il nous faut pour cela courir avec nos lampes à travers la plaine encore plongée dans l’obscurité. Comme le jour précédent, le lever est difficile, il est 4h du matin ! Personne ne râle, peut-être par fatigue ou parce que nous avons presque fini ce pour quoi nous avons fait tous ces kilomètres. Mais une mauvaise surprise nous attend, nous trouvons le portail fermé… Il est trop tôt ! Nous rentrons donc à Vientiane, un peu attristés de ne pas avoir pu accomplir cette dernière mission, mais le sommeil nous submerge rapidement et nous plonge dans d’autres préoccupations.

Après quelques heures de route, nous nous arrêtons dans un village Hmong repéré à l’aller, où nous nous étions promis de nous arrêter au retour. Les Hmongs sont une des ethnies du Laos et leur manière de vivre est assez différente de la nôtre à la capitale. Leur village est entièrement constitué de maisons en bois. Tout au long de la route, des villages de ce type ponctuent le paysage montagneux. Cependant, cette vue magnifique n’a pas attendri certains camarades, trop fatigués par les courtes journées de ce week-end. Nous arrivons tous sains et saufs au lycée  même si nous avons failli perdre nos bagages en chemin, à cause d’une porte du coffre mal fermée qui s’est ouverte au plein milieu d’un virage.

Nous rentrons chez nous épuisés après ce séjour inoubliable, sachant que le travail n’est pas achevé. Pour compléter les photographies de peintures de lumière, il nous reste encore à retoucher par Adobe photoshop ou à la main des images prises sur les sites. Le temps presse, toutes les productions de ces derniers mois vont être exposées au lycée, le vernissage est prévu le 17 mai. Nous avons hâte de voir la réaction de nos camarades de classe, de nos professeurs et de nos parents ! En tout cas, le projet « Honneur aux Art premiers » initié par l’AEFE nous a donné une belle opportunité de découvrir la richesse et la diversité culturelles de notre pays, le Laos.

Vissa Chanthaphasouk et Saysana Chansomphou, Seconde B.

Le seigneur des Trois royaumes et les nagas cracheurs de feu

C’était la guerre, le seigneur des Trois royaumes, Sana, ne savait que faire. Cela faisait trois ans que son peuple était en guerre contre des Nyaks, des géants sans pitié venus du nord et qui se nourrissaient exclusivement d’hommes. Ses troupes étaient décimées, dévorées ou brûlées. Bientôt les Trois royaumes seraient aux mains des géants…

Un jour cependant, alors qu’il ne voyait pas de solution, il reçut la visite d’un chaman vêtu de noir et portant à son cou de nombreux talismans. Le vieil homme lui raconta qu’il avait trouvé une vieille stèle de pierre, presque toute émiettée, où avait été gravée en images l’histoire d’une île flamboyante peuplée de nagas, des serpents cracheurs de feu. Les nagas… la seule arme capable de venir à bout des géants !

C’est ainsi que Sana laissa la direction de son palais à son fils et qu’il partit avec un tiers des hommes qu’il lui restait. Longtemps, les navires de Sana descendirent le fleuve Mae Khong, la Mère de toutes choses, en direction du sud, dans l’espoir de retrouver ces animaux légendaires. Ces journées interminables sur le bateau rendait le seigneur nostalgique de son pays qu’il avait laissé presque sans défense. Les heures paraissaient sans fin et le paysage de bananiers et de rizières changeait bien peu. Chaque soir, Sana se couchait la peur au ventre et priait les esprits de ses ancêtres pour qu’il ne revienne pas trop tard. Trois mois se passèrent avant que le fleuve n’écarte ses bras au point de laisser croire qu’ils avaient atteint la mer. Ici et là, des terres immergées telles des îles accentuaient l’illusion. Sana, fasciné par ce spectacle, nomma cette région Siphandone, les « 4000 îles ». Parmi elles, une seule se colorait d’arbres aux fleurs très rouges qui avaient poussé en formant un tourbillon, donnant à toute l’île l’apparence et la couleur d’un brasier incandescent. C’était sans nul doute l’île mentionnée sur la stèle. Elle paraissait inhabitée et même hostile. Pourtant, conscient de l’urgence de la situation, Sana ne perdit pas courage et fit des recherches sur le champs. Il leur fallut une semaine de marche intensive pour atteindre le cœur de l’île, qui était sensé abriter les nagas. Ils ne savaient pas ce qu’ils allaient trouver après avoir traversé cette jungle inhospitalière et sombre. Et quelle ne fut pas leur surprise quand, sous leurs yeux ébahis, s’étendit une vallée verdoyante, couverte de fleurs de toutes les couleurs et d’immenses arbres qui montaient jusqu’au ciel ! Soudain, le seigneur vit quelque chose bouger : une femelle dragon, dont le ventre rebondi prouvait qu’elle portait en son sein des œufs. Plus rapide que l’éclair, il envoya des hommes la capturer. Ceux-ci, munis de grands filets métalliques, s’élancèrent sur la dragonne qui ne put esquiver, tant sa bedaine la ralentissait. Sans perdre un instant, Sana et ses hommes l’embarquèrent dans le but de rentrer au plus vite et de sauver les Trois royaumes. Bien que voguant à contre-courant et bien qu’étant plus chargés, ils furent plus rapides qu’à l’allée, poussés par une énergie nouvelle donnée par l’espoir de voir leur peuple sauvé.

De retour à Xieng Khouang, la capitale, Sana fit enfermer la dragonne dans une grotte au cœur d’une plaine surveillée par ses soldats. Isolée de la sorte et enchainée, la femelle dragon ne survécut pas, mais heureusement elle avait laissé des centaines d’œufs éparpillés sur le sol de la caverne. Sana ordonna à ses hommes d’en disséminer un peu partout autour de Xieng Khouang, afin que les nagas protègent la cité des Nyaks dès leur arrivée au monde. Seulement Sana ignorait un détail : les oeufs de dragon mettent de nombreuses années à éclore.

Sans cette arme, Sana et ses hommes perdirent toute chance de sauver les Trois royaumes et se firent dévorer jusqu’au dernier. Les géants avaient gagné. Mais quand ils eurent mangé hommes, animaux et même arbres, ils moururent de faim à leur tour.

Une centaine d’années plus tard, sur une herbe douce et fraîche au milieu des fleurs, de petits nagas de toutes les couleurs sortirent de leurs œufs. Les moins agiles renversèrent ou brisèrent les coquilles, mais tous réussirent à se libérer. Ils se dispersèrent dans les Trois royaumes et même au-delà, trouvant refuge dans des bois, des lacs, des cavernes… mais tous venaient à l’origine de Xieng Khouang, l’ancienne capitale des Trois royaumes.

Cette vérité a été perdue avec la défaite des hommes de Sana contre les Nyaks. Aujourd’hui encore, les nouveaux peuples venus s’installer sur la plaine se trompent et disent que ce sont des jarres. Pourtant, ce sont des oeufs de nagas, d’où sont sortis des milliers de serpents cracheurs de feu. La plaine des jarres est en réalité la plaine des nagas. Mais ceux qui pouvaient en témoigner sont depuis bien longtemps devenus cendre emportée par le vent.

Zoë Montillet et Viviane Ortega, Cinquième A

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