Nouvelles de Singapour : rencontre avec Kipral Singh et Tan Mei Ching

Dans le cadre intimiste de la petite échoppe THE FRENCH BOOK SHOP implantée dans le quartier de TIONG BAHRU, les auteurs KIPRAL SINGH et TAI MEI CHING ont pris le temps de venir le samedi 21 septembre 2013 de 10h30 à 13h pour lire quelques extraits de leur nouvelle, présentes dans le recueil « Nouvelles de Singapour », publié aux Edition Magellan & Cie.

La librairie“French Book Shop” à Tiong Bahru

La librairie“French Book Shop” à Tiong Bahru

Nous avons eu la chance de rencontrer les deux auteurs qui, au cours d’une interview en toute simplicité, se sont confiés à nous à propos de leur recueil de nouvelles mais aussi de la littérature dans Singapour. Une légère timidité au début a laissé place ensuite à une franche complicité d’échange à propos des singularités de l’enseignement et de l’expression de la créativité littéraire à Singapour, aux Etats-Unis et en France. Un entretien passionnant, que nous ne sommes pas prêts d’oublier!

Kipral Singh et Tan Mei Ching nous ont d’abord expliqué qu’ils trouvaient ce projet très intéressant car c’est d’après eux un moyen de répandre la littérature singapourienne dans le monde et de projeter une autre image de Singapour en montrant que la ville ne se résume pas seulement aux grands immeubles et à l’argent. Ainsi, malgré l’image que projette cette île au monde entier, il y a une réelle culture derrière « la vitrine » qui ne demande qu’à être exposée. Il suffit de se promener dans les rues bourdonnantes de China Town, de Little India ou de Tiong Bahru pour sentir que Singapour change, et pour prendre conscience de ce foisonnement culturel. D’ailleurs, c’est ce qui motive Tan Mei Ching et Kipral Singh, qui veulent profiter de cette vague culturelle pour changer notre regard sur la ville-Etat. Ils pensent d’ailleurs que le projet ne devrait pas s’arrêter là, ils attendent un retour, un échange. Mais sous quelle forme leur demandera-t-on. La publication de livres à propos de l’engagement des Français à Singapour par exemple ou la traduction de certains romans français en anglais permettraient aux Singapouriens de partager la culture française. L’idée qui les rassemble c’est l’envie de relier les deux cultures pour  rendre la littérature accessible aux citoyens de Singapour et détacher leurs yeux de leurs sempiternels écrans. Comme l’a dit Tan Mei Ching malgré sa grande timidité « on a tous quelque chose en commun où que l’on soit dans le monde sans pour autant en être conscient. »

Deux cultures opposées, mais tout de même reliées

Kipral Singh

Kipral Singh

Les deux auteurs nous ont ensuite exposé leur point de vue à propos des littératures françaises et singapouriennes. Ils ressentent un profond respect pour la littérature française, qu’ils caractérisent de « très intellectuelle », ainsi ils constatent que la culture française est très répandue dans le monde et elle devrait être l’une des grandes fiertés des Français. Tout le monde connaît la France à Singapour et les Singapouriens sont très curieux de sa culture et de ses artistes, même si pour l’instant ils la connaissent davantage pour sa mode et sa gastronomie, qui en sont les « clichés ». Tan Mei Ching et Kipral Singh admirent surtout la haute estime qu’ont toujours eu les Français vis-à-vis de leur littérature et c’est cette facette de la France qu’ils aimeraient voir se développer.

Tan Mei Ching dédicace les Nouvelles de Singapour

Tan Mei Ching dédicace les Nouvelles de Singapour

Comme les Singapouriens, les Français qui connaissent la ville de Singapour ne la connaissent également qu’à travers des clichés. C’est pourquoi nous avons envie que cet échange de savoirs et de cultures pousse enfin les artistes locaux à s’ouvrir au reste du monde et à dévoiler cette face cachée de la ville-Etat. Tan Mei Ching est la première à exprimer son point de vue sur le statut d’écrivain à Singapour qui semble complètement opposé au regard que l’on porte en France à ce métier. Ainsi, elle explique que les Singapouriens ne comprennent pas l’envie de s’orienter vers la filière L et ses professions. Il est bien vu d’avoir en complément de son cursus un parcours artistique mais pas d’en faire un objectif de carrière et je suis bien placé pour le dire ayant vécu 15 ans ici et ayant vu Singapour évoluer. Le gouvernement surveille l’art local, il a longtemps basé la richesse de Singapour sur l’économie et commence doucement à s’intéresser davantage à la littérature, c’est pourquoi lorsqu’un enfant souhaite s’orienter vers celle-ci, il est tout de suite recadré vers d’autres professions plus « lucratives ». On ne peut pas dire non plus qu’il n’y a pas de culture à Singapour mais pour l’instant cette culture reste « cachée » et difficile d’accès, ou bien très normée et « bien pensante » : l’Etat singapourien a instauré ce qu’on appelle des OB markers qui dressent une liste de sujets tabous à ne pas utiliser. En Europe, Kipral Singh et Tan Mei Ching soulignent donc que nous avons la chance d’être exposés à une réelle diversité culturelle qui nous offre une multitude possibilités. Maintenant que le gouvernement singapourien semble s’ouvrir à l’art, c’est à nous et plus particulièrement aux artistes locaux de développer cet éclectisme. Tant qu’un certain déclic n’aura pas eu lieu de la part aussi du public, on ne fera aucun progrès à ce niveau. Ce n’est pas pour autant qu’il faille se désespérer comme beaucoup d’expatriés ici qui s’exclament être en manque de culture. Il faut voir dans la célébrité de nombreux auteurs comme Tan Mei Ching, pourtant timide, et qui commence à se forger une réputation et petit à petit une véritable place dans le métier, un signe d’espoir pour l’avenir de la culture Singapourienne.

Un avenir certainement prometteur

Lecture des nouvelles devant le public

Lecture des nouvelles devant le public

Ce déclic repose dans nos idéaux, selon Tan Mei Ching. Les idéaux des jeunes actuellement à Singapour s’opposent selon elle aux nôtres. Pour elle, les Français considèrent davantage la littérature et l’art en général, la musique, le cinéma d’auteur, comme des moyens d’expression valorisants, un moyen de changer le monde. Comme l’a alors très justement fait remarquer Kipral Singh cette opposition peut s’observer ne serait-ce qu’au détour d’une terrasse de café ordinaire. Les Français échangent leurs idées, débattent, argumentent, comparent leurs points de vue sur ce qu’ils ont lu, aimé, vu, et n’hésitent pas à se contredire. Effectivement il a noté lors de son dernier voyage à Paris que les Français aimaient leur littérature et surtout l’échange qu’elle occasionne. Cette attitude est née dans l’éducation que nous avons reçue. Étant baignés depuis tout petits dans ce système pédagogique, nous ne nous rendons pas compte de sa singularité. Très tôt, on nous apprend à décortiquer un texte et à en dégager le style, à développer notre point de vue de lecteur et d’interprète du sens, à le défendre, tout en respectant celui des autres. Les deux auteurs pensent que cette éducation, hérité selon eux de l’humanisme mais aussi et surtout de la Révolution française et de l’esprit des Lumières, manque aux Singapouriens, pour qui la littérature est même parfois facultative, ou juste une occasion de s’évader.

Rayonnage de la librairie

Rayonnage de la librairie

Ici, ils remarquent que les intellectuels doivent tenir compte des règles imposées par les OB markers et leurs œuvres sont donc plus sages et limitées à certains domaines. Kipral Singh est enseignant à l’université SMU Management de Singapour. Il a donc un contact privilégié avec les étudiants et les futurs écrivains qu’il entraîne même au sein d’ateliers créatifs. Il déplore de voir que ses élèves n’osent pas sortir du système et des méthodes scolaires qu’ils ont apprises. Ils ont une pudeur et une obéissance extrêmes qui les empêchent de se dégager du politiquement correct, de s’affranchir du cadre institutionnel et des savoirs scolaires et d’exprimer leur propre point de vue. Pas étonnant d’entendre ces propos de la bouche de Kipral Singh. En effet, c’est un artiste engagé. « Il faudrait que les Singapouriens comprennent que la littérature est là pour nous apprendre à nous connaître nous-mêmes avant tout et non uniquement pour nous permettre d’obtenir des bonnes notes. Ainsi, Vincent Van Gogh disait lui-même que « chez les artistes, [il] accord[ait] autant d’attention à l’homme qui fait l’œuvre qu’à l’œuvre elle-même ». Une œuvre est donc le reflet d’une pensée autant qu’une représentation plastique à laquelle elle ne doit pas se limiter. »

Kipral Singh et le Creative Thinking

Les Nouvelles de Singapour

Les Nouvelles de Singapour

Kipral Singh n’écrit pas seulement pour « raconter des histoires », il écrit pour changer le monde, pour éveiller l’esprit de son lecteur. Il propose que l’on s’interroge, que l’on se remette en question en tant qu’individu et que l’on porte un regard critique aussi sur notre environnement à travers notamment le Creative Thinking. Cette forme artistique qu’il a créée nous ouvrirait une nouvelle dimension de possibilités. Cette théorie est universelle, et applicable par les artistes du monde entier. Selon Kipral Singh, le « créatif » n’admet pas la défaite, et doit être placé au cœur de l’œuvre. Ce qui semble importer pour l’auteur c’est autant la recherche du style que la force du message, car comme il nous l’a confié « si nous n’étions pas créatifs alors nous serions encore dans des cavernes à nous balader nus ». Dans sa réflexion artistique, il porte un regard très moderne sur la littérature, et s’inscrit dans la mouvance actuelle du mélange des formes et des genres. Peut-être que l’avenir de la créativité n’est pas le travail de la langue mais dans l’utilisation de l’image, par exemple ? Sa réflexion autour du genre poétique nous montre son ouverture d’esprit et son désir de découverte. Selon lui, même si la poésie fait son retour avec par exemple le Rap, elle doit continuer à chercher des moyens d’expressions modernes et innovants pour se renouveler et s’adapter à un public de moins en moins facile à séduire, qui est de plus en plus happé par l’attractivité des écrans. Un autre facteur tient les artistes à l’écart de l’art : la peur de ne pas pouvoir subvenir à leurs besoins. Alors que rêver pour l’avenir? Donner un souffle nouveau à cet amour pour l’écriture et l’art. Promouvoir la créativité et oser sortir du lot. Oser prendre une voie différente. Et vous pouvez y contribuer. Vous avez envie en lisant cet article de faire connaitre la littérature singapourienne et d’inciter les auteurs locaux à s’ouvrir ? Procurez-vous donc ce chaleureux recueil de nouvelles qui vous rappelleront certainement des bons souvenirs. Déambulez à travers ses pages dans les rues de Singapour, éveillez-vous à sa littérature, et faites-la découvrir autour de vous ! Peut-être que parmi vous se trouve celui ou celle qui brisera la frontière qui sépare la littérature française de la littérature singapourienne et qui traduira pour Kipral Singh et Tan Mei Ching des romans français, en anglais, pour les partager et faire découvrir à Singapour, comme l’ont soulevé nos auteurs, notre légendaire esprit “révolutionnaire” français.

Cette interview fut un véritable plaisir et nous remercions les auteurs d’être venus et de nous avoir consacré un peu de leur temps. Ainsi, dans cette petite échoppe de Tiong Bahru, le temps s’est un peu arrêté pour nous permettre de renouer certains contacts perdus avec la culture singapourienne mais également de revivre de vieux souvenirs oubliés de cette belle île.

Valentin Hoyez, 2A.

CREDITS IMAGES :

Photos 1, 2, 3, 4, 5 prises lors de l’événement par Emmanuelle Arzens.

Photo 6 : French book shop

 

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