Clemenceau : un voyage au cœur du pays des Maharajas

Le S.S Cordillèr, bateau utilisé par Clemenceau  (photo coll.A. Francioni

Le S.S Cordillèr, bateau utilisé par Clemenceau (photo coll.A. Francioni)

A la suite de sa défaite politique face à Paul Deschanel pour la présidence de la République Française, Georges Clemenceau démissionnait de ses fonctions de Président du Conseil, se considérant « trop vieux pour être élu mais trop jeune pour accepter ». Il disait vouloir se consacrer au voyage et à la découverte du Monde. Durant ces précédents périples, il avait déjà visité l’Europe méditerranéenne et orientale durant sa vie et même sillonné l’Amérique latine en 1910 mais n’avait jamais eu le temps de vraiment s’y consacrer.


Alors âgé de 79 ans, il visite au mois de septembre 1920 de façon consécutive l’Egypte, le Soudan, l’Asie du sud-est (notamment Singapour où son passage aura été une très grande découverte de la culture asiatique et chinoise) mais aussi l’Inde, bastion de mille et une convoitises, de rêveries pour un homme assoiffé de nouveautés, de découvertes mais surtout de chasse aux tigres qui était l’une de ses principales obsessions ; considérant la chasse comme « l’essence de la vie ». Cette invitation à partir en Inde pour chasser le Tigre lui fut proposée par le Maharaja de Bîkaner lors de la conférence de la Paix à Paris en 1919. Il répliqua de même à un journaliste du quotidien Anglais The Pionner  après sa défaite politique « qu’il allait en Inde pour chasser le Tigre dans la jungle, ce qui serait moins dangereux que les politiciens Français ! ». Georges Clemenceau monta donc à bord du S.S Cordillère le 25 septembre 1920, bateau Français qui allait s’échouer le 22 Août 1922 dans le delta du Yang Tsé. Clemenceau embarque depuis le port de Marseille avec son fidèle majordome, le Corse Nicolas Piétri ou ils allaient découvrir la fabuleuse Asie durant un périple de six mois.

Calcutta Le 23 Novembre 1920

Un article du  « Pionner »du 12 décembre 1920  relatant sa guérison

Le  Pionner du 12 décembre 1920 relate sa guérison

Clemenceau arrive à Calcutta, victime d’une forte fièvre après un voyage au rythme effréné (visite de Singapour, des Iles de Ceylan bastion anglais, et de Bali où il put admirer les magnifiques danseuses). Il fut guérit en moins de 10 jours, malgré les pronostics perplexes des médecins du gouverneur en personne qui lui conseillaient vivement de repartir par le premier bateau s’il voulait survivre et éviter les dégâts du climat Indien sur sa personne. Il répliqua aux médecins « qu’il voulait des soins et non pas des conseils ». Durant sa maladie, il dit déclara à Nicolas Piétri :

« Que je meure à Calcutta, que je meure à Paris, que je meure un mercredi, que je meure un samedi, cela n’a aucune importance, mais vous ne voudriez pas que je sois arrivé à la porte de l’Inde et que je retourne en France sans avoir visité l’Inde. Ou je mourrai, ou je visiterai l’Inde ! ».

Bénarès 14/15 Décembre 1920

Le Gange à Bénarès (Photo. Arnaud Francioni)

Le Gange à Bénarès (Photo. Arnaud Francioni)

Suite à sa guérison rapide, il prit le train qui était en fait un wagon spécial dédié au « V.I.P. » de l’époque pour découvrir les tréfonds de l’Inde. Il fit une courte halte à Bénarès où il put admirer le Gange et les premier pas vers l’illumination de Bouddha. Il déclara :

«Il ne sera pas dit que je serai venus à Bénarès prendre le plus prodigieux bain de lumière et que je n’auras pas trouvé un mot à dire à un homme qui s’appelle Claude Monet. […]Un grand fleuve bleu-clair, avec une grande courbe de Palais Blancs, qui vont s’estompant dans une poudre d’aurore. […]. Tout de même, si j’étais Claude Monet, je ne voudrais pas mourir sans avoir vu ça.[…]Je ne veux pas aller au paradis si je n’y retrouve pas Bénarès et les fleurs et le culte insensé et pourtant inexplicable, et ces bonnes vaches sacrées qui venaient le matin me manger les colliers fleuris dont on m’avait enguirlandés.[…] Java est merveilleuse, Ceylan est admirable, mais rien ne tient devant Bénarès ».

Ce discours montre à quel point le Tigre fut émerveillé par la culture Indienne et la ville blanche, mais on peut y déceler aussi la grande amitié qui lia Georges Clemenceau à Claude Monet.

Allahabad 15 Décembre 1920

Clemenceau visitera rapidement la ville, son fort puis « Kushru Bagh » et accordera une interview exclusive (à la fin de l’article) au Journal « The pionner » sur la fin de sa carrière, sa volonté de tourner la page sur la politique, de profiter le plus possible de la vie et de son voyage en Inde qui n’a été prévu que pour le loisir et surtout pour la chasse au Tigre qui viendra dans les jours à venir de son périple…

Delhi 17/18 décembre 1920

Il fera ensuite une halte à Delhi où il rencontrera le vice-roi en personne qui lui fera une visite guidée de la ville. Georges Clemenceau eu même le privilège de loger dans son prestigieux palais en tant qu’invité d’honneur. Il fut donc traité comme un visiteur distingué et le confort du voyage était l’une des priorités principales. La ponctualité ne fut cependant pas le point fort de sa visite en Inde : l’état de faiblesse du Tigre et la volonté d’un confort optimal, eu pour conséquence un changement radical du programme prévu, ce qui donna beaucoup de fils à retordre pour les autorités Indiennes qui ne savaient plus où donner de la tête du à la lenteur des communications qui se faisaient essentiellement par télégrammes et par courriers.

Gwalior 3/ 9 Janvier 1921

Nous allons maintenant arriver à l’apogée du voyage et des espérances de Clemenceau, loin des fouilles archéologiques et des musées, lorsque  le Tigre  arrive dans l’état de Bīkaner ou il logera, bien sûr, dans le palais féerique du Maharaja de Bîkaner à Mount Abu. Il avait déjà déclaré sa passion pour la chasse, qui était l’une de ses activités sportives préférées. Il s’était juré d’abattre un Tigre en Inde et il annonça devant Nicolas Piétri qu’il « était prêt à rester jusqu’au printemps de l’année prochaine pour avoir l’occasion d’en tuer un ».

Heureusement, la chance va sourire à Georges Clemenceau qui aura l’occasion d’en tuer deux à l’occasion d’une chasse organisée spécialement pour lui par le Maharadja de Bīkaner. Il prit le temps d’envoyer ce télégramme a son amie la comtesse D’Aunay : « Vous pensez bien que j’ai déjà pris des leçons de chasse au tigre. C’est très simple. J’ai un fusil et le tigre n’en a pas.».

Pourtant, ils furent obligés de se déplacer dans l’état voisin du Gwalior (l’un des quatre plus grands états indépendant de l’Inde) car le Maharaja du Bîkaner qui était un fervent pratiquant de la chasse au Tigre, en avait déjà abattu cinq cents. Ils se déplacèrent donc à trente kilomètres dans l’état du Gwalior dont le Maharadja, en retard sur son compagnon de Bîkaner, n’avait tué « que » cent quatre Tigres. En marge de la chasse au Tigre, Georges Clemenceau visitera le temple de Dilwara, construit par la communauté minoritaire mais non moins importante des Jains (1200 après J.C.).

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Georges Clemenceau lors de la chasse au Tigre dans l’état de Gwalior. A gauche, le Maharadja de Gwalior, Au centre Georges Clemenceau, A droite, le Maharadja de Bîkaner. Photographie : collection Musée Clemenceau, Paris.

Agra 9/10 Janvier 1921

Un article du pionner datant du 12 Janvier 1921 relatant la visite de Georges Clemenceau à Agra et de la chasse au Tigre avec le Maharaja de Gwalior).

Le Pionner du 12 Janvier 1921 relate la visite de Clemenceau à Agra et de la chasse au Tigre avec le Maharaja de Gwalior.

Clemenceau arriva ensuite dans l’une des villes les plus emblématiques de la civilisation Indienne. Il fit, bien évidemment, la visite du fameux Taj Mahal construit par l’empereur Moghol Shah Jahan au 17ème siècle pour sa femme Mumtaz Mahal qui mourut lors d’un accouchement. La construction de cet immense tombeau prit 22 ans, les travaux commencèrent en 1632 et furent achevés en 1643.

Le tigre put admirer l’éclatante blancheur du marbre poli et son reflet sur l’étincelante rivière de la Yamuna. Il put encore une fois, apprécier le génie de la civilisation Indienne par-delà les âges et les intempéries du temps mais aussi cette spiritualité de l’Inde. Il fit ensuite la visite du «Red Fort », cité historique d’Agra utilisée comme base militaire mais surtout comme palais de Résidence des Maharajas.

Peshawar  12 au 13 Janvier 1921

Ensuite, Clemenceau s’arrêta deux jours à Peshawar pour visiter son fameux musée sur la civilisation Indienne mais aussi pour admirer les impressionnantes passes de Kaiber, non loin de la frontière bien gardée de l’Afghanistan où les Britanniques n’ont pas pu étendre leur domination coloniale plus loin. (Aujourd’hui frontière du Pakistan suite à la partition de 1947).

Rawalpindi 15 Janvier 1921

Il partit ensuite à Rawalpindi pour admirer des fouilles archéologiques où il rencontra un vétéran et compagnon de Guerre, le Général Australien Sir William Birdwood qui déclara après la visite de Georges Clemenceau dans une lettre adressée à Clive Wigram, assistant privé et secrétaire du roi Georges V : « Qu’il était ravi d’être en Inde malgré son vieil âge et qu’il était particulièrement intéressé par les fouilles effectuées à proximité et commencées il y a dix ans ». Il découvrit aussi les ruines de Taxila, la « ville des pierres coupées » et ancienne « autoroute royale » car étant l’une des anciennes routes principales de commerce, elle est inscrite depuis 1980 au patrimoine Mondial de l’UNESCO.

Jaipur 17 au 19 Janvier 1921

Clemenceau à l’intérieur du Fort d’Amber sur une chaise à porteur (photographie : collection Musée Clemenceau, Paris)

Clemenceau à l’intérieur du Fort d’Amber sur une chaise à porteur (collection Musée Clemenceau, Paris)

Il fit un périple jusqu’à Jaipur où il eut l’occasion de voir le magnifique Fort d’Amber à l’Est du Rajasthan. Cette forteresse, avec ses immenses murailles perchées sur les hauteurs de la ville, fut depuis le 12ème siècle, la capitale et le centre politique de la région avant d’être transférés à Jaipur en 1728.

Son nom est en fait la contraction du nom Ambarisha, le roi des Ayodhya, qui a été contracté pour devenir Ambiner ou Amber. Le palace, exemple de l’architecture Rajput fut, quant à lui, commencé en 1600 et était la résidence royale jusqu’en 1728. Georges Clemenceau put donc admirer toute cette splendeur ; il a peut-être même gravi le chemin qui y mène à dos d’éléphant.

Fort D’Amber (photo. A. Francioni)

Fort D’Amber (photo. A. Francioni)

Udaipur 20 au 22 Janvier 1921

Vue d’ensemble d’Udaipur avec au centre le « Lake Palace » (photo. A. Francioni)

Udaipur avec au centre le « Lake Palace » (photo. A. Francioni)

La suite du programme était une halte de deux jours prévus à Udaipur, toujours dans l’état du Rajasthan où le Tigre logea dans la résidence d’un certain Mr .W.H.J. Wilkinson. Le tigre prendra beaucoup de plaisir à pratiquer la chasse au cerf. Ce sera « une véritable hécatombe » selon Nicolas Piétri, l’homme de main de Georges Clemenceau.

Appelée aussi la « cité du soleil levant », elle fut construite autour d’un magnifique lac, le lac Pichola. Cette ville est dominée par le « city palace » le palais des maharajas, construit à partir de 1570. Au centre du lac, le « Lake Palace » fut le refuge de l’Empereur Moghol Shah Jahan, qui régna entre 1628-58 et qui, avant son ascension se révolta contre son père Jahangir.

Chittorgarh 23 Janvier 1921

Georges Clemenceau fit ensuite un périple dans la ville de Chittorgarh; il y découvrit le plus grand et l’un des plus beau fort de toute l’Inde. Le « Chittorgarh Fort » fut assiégé par les musulmans trois fois, en 1303, entre 1534-35 et enfin entre 1567-68. Le fort est perché au-dessus d’une colline dominant la ville de toute sa splendeur.

27 au 30 Janvier 1921 Bombay

Clemenceau fit la visite de la ville trépidante et toujours en mouvement de Bombay

Mysore (pas de date) 1921

Ce fut ensuite Mysore avec une nouvelle chasse aux tigres organisée par le Maharajas de la région, Nalwadi Krishnaraja Wadiyar IV, dont Georges Clemenceau fut l’hôte et eu encore le privilège d’admirer la splendeur de son palais. Il déclarera même dans une lettre à son frère Albert : « nous sommes traités mieux que les courtisans du grand Roi au palais de Versailles. ». Malheureusement durant cette chasse, Georges Clemenceau manqua son tir et ne put toucher l’animal. Comme lot de consolation, il eut cependant le privilège d’admirer des éléphants, symbole religieux de l’Inde, et incarnation de Ganesh divinité de l’abondance et de la richesse, parader et s’asperger d’eau dans un rituel sacré et mystique tandis qu’il découvrait par la suite la joie de la chasse au buffle.

Madurai (départ le 10 Février 1921)

Enfin, Madurai fut l’étape finale où il embarqua par bateau sous une chaleur étouffante (environ 40 degrés) le 10 Février 1921 pour se diriger vers Ceylan avant de retourner en France, la tête pleine de souvenirs, de palais, de fleurs…et surtout de chasses aux Tigres !

Toulon 21 Avril 1921

Après son retour le 21 Avril 1921 au port de Toulon, beaucoup de gens auront pu apercevoir que le voyage en Inde de Georges Clemenceau aura eu une grande importance dans la pensée de celui-ci. Il a préféré vivre sa vie avec passion plutôt que de rester en France, immobile, à attendre que le temps passe après avoir subi sa cuisante défaite politique. Il fut un homme de force, de volonté et de courage, qui même atteint d’une fièvre grave, décidait de rester pour continuer son aventure malgré les conseils défavorables des médecins.

Boudha couché du Galvihara àPolonnaruwa (Sri Lanka, xiie siècle) Photographie : collection Musée Clemenceau, Paris.

Boudha couché du Galvihara àPolonnaruwa (Sri Lanka, xiie siècle) Photographie : collection Musée Clemenceau, Paris.

Il fut aussi celui qui s’opposa au colonialisme et eu l’occasion de voir durant son voyage l’apparition de certains mouvements qui prônaient l’indépendance de l’Inde. Il rencontra même quelques Maharajas qui lui faisaient part de leurs critiques durant de longs entretiens quant à la colonisation Britannique. Mais il décida de ne pas interférer dans ce conflit. Il prit aussi la décision de ne pas rencontrer Gandhi, déjà célèbre, pour des questions de sécurité. Il essayait de faire évoluer par le pacifisme les mentalités Britanniques sur la question de l’Inde en conseillant surtout un dialogue social. Cependant, il eut quand même quelques doutes sur l’avenir de l’Inde après le départ précipité des Anglais ; il avait déjà fait part auparavant de ses inquiétudes sur l’Indépendance de l’Inde. Il consacrera la fin de sa vie à l’écriture de plusieurs livres comme «Démosthène » (1926) ou encore « Au soir de la pensée » (1927), un livre philosophique sur les religions auquel l’Inde aura grandement aidé à la compréhension de la culture hindouiste Indienne. Finalement, l’Inde aura été un moyen pour Georges Clemenceau de s’épanouir et d’accomplir son rêve, d’étancher « un peu » sa soif insatiable de voyages, de découverte et d’aventure.

Arnaud Francioni Tle ES
Lycée français de Delhi

Sources :

-National Archives of India
-Nehru Memorial Museum : National Library of India
– « A political Biography »(1974) Auteur : David Robin Watson ; Page 388-389
– « Clemenceau : Portrait d’un homme libre » (2005) Auteur : Jean-Noël Jeanneney ; Page : 115-118
-« The Tiger » (1976) Auteur : Edgar Holt ; Page : 249-251
-Alliance Française de Delhi
-Le Journal « The pionner » et le « Times of India »
-« Clemenceau : l’Hôte des Maharajas » Auteur : Madame Okada Amina
-« Georges Clemenceau à Singapour » Auteur : Matthieu Séguéla
-« Clemenceau » Auteur : Jean-Baptiste Duroselle
Encyclopedia Britannica
– Interview de Georges Clemenceau du Journal « The pionner » du 17 Décembre 1920

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