Fleurs usées pour une année neuve à Hanoi

Le Têt, nouvel an vietnamien, vient de s’achever. Terminés, les enveloppes rouges (1), le marathon de banh chung (2), et bien sûr, l’exhibition de fleurs de pêcher. Malgré l’enthousiasme autour de l’achat de ces arbres fleuris, de nombreuses plantes délaissées, celles qui ne retrouvent pas de foyer pour le Nouvel An, doivent être jetées. Reportage à Nhat Tan, zone du Nord de Hanoi, aussi appelée « Jardin des Pêchers ».

Le pavé de la rue Lac Long Quan, dans la zone Nhat Tan, est encombré le 31 janvier, dernier jour de l’année du Serpent. Alors que les pots de pêchers vendus le long de la route sont devenus un peu plus rares, les branches inusables, dont les feuilles sont fripées, ne cessent de se multiplier. Jonchant le sol, elles obligent les piétons à se frayer un chemin adroitement à travers les obstacles. Nombreux sont ceux qui trébuchent.

Peu importe que ces branches de pêcher fussent, il n’y a pas si longtemps, encore des objets désirables pour le Têt. Dans leur état actuel, usées et vieilles, elles ne servent plus. Elles sont alors abandonnées pitoyablement par les vendeurs de Têt, qui se sont débattus depuis le début du mois en vain pour les vendre.

Indispensable pêcher
Le Têt, sans doute la fête la plus importante de l’année au Vietnam, exige de nombreuses préparations. Pour souhaiter la bienvenue au nouvel an, mieux vaut décorer sa maison avec un arbre fleuri. Choix par excellence au Nord du Vietnam : le pêcher. D’où une vente annuelle très intense des pêchers à Hanoi.

Vue d’ensemble sur le marché – Crédit : VU Yen Ba

Vue d’ensemble sur le marché – Crédit : VU Yen Ba

 Dans la zone de Nhat Tan, l’une des trois zones principales de vente de pêchers, les trottoirs, d’habitude d’un gris maussade, se teignent de rose tout le long de la route Lac Long Quan jusqu’à Au Co, bordant ainsi tout le nord du grand lac de Hanoi. Une multitude de marchands s’y installent, choisissant le pavé comme territoire pour leurs boutiques temporaires. La vente commence très tôt, jusqu’à vingt jours avant le Nouvel An. De nombreuses plantes sur un trottoir trop petit. « Je n’ai pu m’installer ici pour vendre mes pêchers que depuis le 24, se plaint une vendeuse sur le bord de la route Lac Long Quan. On ne me cédait pas de la place. »

Mais la vente la plus intense se situe sans aucun doute au niveau d’un grand carrefour au milieu de Lac Long Quan. Des marchands tiennent d’énormes branches de pêcher dans leurs deux mains, criant fort pour attirer les clients. Motos et piétons se faufilent au milieu de l’entassement de gens et d’arbres pour trouver une belle plante à un prix acceptable. Les pétales s’amassent sur la route.

Toutefois, si les clients grouillent dans ce petit marché, les trottoirs tout le long de Lac Long Quan, eux, abondent davantage en vendeurs et en plantes qu’en clients. Assis sur leurs petites chaises plastiques, les vendeurs baillent. Une moto ou deux s’arrêtent de temps en temps pour regarder les fleurs, puis repartent. La vente est bien lente.

Surplus à décharger
30 janvier : le dernier jour de l’année du Serpent, et le dernier jour aussi pour que les vendeurs se débarrassent de leurs marchandises. Mais l’enthousiasme manque chez les clients ; les pêchers inondent encore les trottoirs. « C’est triste !, s’exclame Lan, résidente du quartier. Il y a plusieurs années, c’était difficile d’acheter des pêchers entiers avant le Têt parce qu’ils étaient déjà tous vendus. Maintenant, personne ne semble vouloir les acheter… »

Tas de pêchers sur le trottoir - VU Yen Ba

Tas de pêchers sur le trottoir – VU Yen Ba

 En effet, Huong, vendeuse de pêchers, reste assise dans sa chaise, les yeux fixés sur la route depuis un bon moment. Pas de clients à accueillir. « La vente est lente cette année, admet-elle. Mais c’est le cas pour tous les produits, et pas seulement les pêchers. » Elle restera ici jusqu’à 10h du soir pour tenter de trouver les derniers clients. Ensuite, les plantes restantes seront retournées aux jardins de Nhat Tan ou Phu Thuong, à l’extérieur de Hanoi, pour être replantées et vendues de nouveau l’an prochain.

Mais ce retour des pêchers en surplus s’avère difficile à réaliser pour les vendeurs dont le stock est plus important, qui se retrouvent avec plusieurs douzaines de pêchers non vendus. Ces marchands louent un camion qui roule jusque tard dans la soirée, servant les tout derniers clients qui se décident à acheter une plante juste avant le réveillon. Une tentative pour réduire au maximum le surplus. Sinon, les terrains inoccupés dans le quartier – un bout de terre dans le jardin public, un carré vide où on n’a pas encore construit de maison – sont transformés en lieu de stockage pour des pots de pêcher, qu’on ne récupérera que 15 jours après le Nouvel An, en attendant que leurs fleurs fanent.

Débris d’une vente qui va mal
Pourtant, le nettoyage n’est pas toujours aussi bien mené. Les pêchers rangés géométriquement dans les terrains vides, les pêchers qu’on replantera, sont des pêchers entiers, propres et sains malgré le pullulement de gens autour d’eux pendant les derniers jours de l’année. Impossible bien sûr de replanter les autres plantes abîmées, ainsi que des branches de pêchers qu’on a essayé en vain de vendre. Ces débris se retrouvent alors dispersés par terre, salement, la veille du Nouvel An.

Éboueurs ramassant les pêchers - VU Yen Ba

Éboueurs ramassant les pêchers – VU Yen Ba

 « Ils jettent encore leurs ordures partout, ces vendeurs !, s’exclame Van, une éboueuse. Chaque année, c’est la même chose, j’ai la rue entière à balayer et à nettoyer la veille du Nouvel An. » Elle montre du doigt les branches de pêchers délaissées, minablement enroulées dans la boue du sol. « Nos charrettes sont pleines de pêchers ces jours-ci », ajoute son collègue. En effet, à côté de lui, des fleurs de pêcher fripées sont fourrées dans les charrettes, avant qu’on ne décharge le tout dans de gros camions. Les fleurs se retrouvent enfouies sous mille autres ordures.

Malgré le nombre de branches jetées de côté par les marchands pendant toute la journée de vente, les éboueurs travaillent assidument. À 23h, on peut se promener sur le trottoir sans trébucher sur des branches d’arbre. Le pavé a été arrosé et lavé, fruit d’un travail conséquent et épuisant des éboueurs. « Chaque année, je ne rentre chez moi que 15 minutes avant le réveillon, » raconte Van. Chaque fleur de pêcher, qui sera humée le jour du Nouvel an, a donc été arrosée, tout au long de ce trajet, par de nombreuses gouttes de sueur.

VU Yen Ba – 1ère S

1. Enveloppes de billets que les adultes offrent aux enfants à l’occasion du Nouvel an pour symboliser la chance
2. Gâteau de riz traditionnel du Nouvel an au Vietnam.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *