Singapour, sous goutte à goutte ?

Singapour une ville sans eau? L’eau, un réel manque? Le petit pays contourne son problème de manque d’eau pour satisfaire sa population toujours grandissante. Malgré les pluies abondantes lors de la mousson, l’île-cité déploie tous les moyens pour trouver des solutions alternatives de récupération d’eau. Comment y parvient-elle ?

Singapour est une île située dans l’Asie du sud-est, non loin de l’équateur, on retrouve donc un climat équatorial avec des moussons, des sécheresses et de grosses précipitations. En effet, à Singapour, 2360 ml d’eau de pluie tombe chaque année, soit le double du Luxembourg (1200ml). L’île n’a pas d’aquifères (une cuve d’eau de pluie naturelle entourée de roches), ni de lacs naturels. Avec la croissance démographique que connaît la Cité-Etat, l’eau du ciel ne suffit plus! Les Singapouriens se tournent donc vers des alternatives pour subvenir à leurs besoins. Comment ce petit pays parvient-il à pallier ce problème? Une solution sans conséquence ?

La consommation d’un ménage en litres d’eau par jour

La consommation d’un ménage en litres d’eau par jour

Il nous faut d’abord étudier la consommation massive de la ressource par les Singapouriens. Tous les matins nous voyons les “maids”, employées de maison, laver méticuleusement les voitures de leurs employeurs en utilisant beaucoup d’eau. Une pratique paradoxale dans un contexte de pénurie d’eau.

En effet, Singapour possède de faibles sources naturelles d’eau douce, tandis que les besoins augmentent de façon significative. On constate une forte croissance démographique, la population a été multipliée par 2,5 en 42 ans, elle est aujourd’hui estimée à 5,4 millions d’habitants. Entre 1965 et 2007 la demande en eau a été multipliée par 5! En 2011 la demande en eau atteint environ 380 millions de gallons par jour, soit 1,67 millions de m3. Elle devrait doubler durant les 50 prochaines années, selon le Public Utilities Board (PUB) [+info].

L’eau à Singapour, une ressource rare et chère

Les sources d’eau de provenance locale sont des eaux de bonne qualité et chères à exploiter. Le prix de l’eau à Singapour est établi en fonction de sa valeur et de sa rareté. Par conséquent, l’Etat singapourien peut alors élever le prix de l’eau, un facteur non sans conséquences pour les ménages. D’ailleurs, la consommation d’un ménage en moyenne par jour est de 152 litres.

Facture mensuelle en moyenne d’un ménage en 1995, 2000 et 2004

Facture mensuelle en moyenne d’un ménage en 1995, 2000 et 2004

Des politiques de sensibilisation à la conservation de l’eau

Le gouvernement Singapourien impose plusieurs taxes sur l’eau, dont la taxe sur la conservation. Instaurée en 1991, elle incite les consommateurs à moins consommer. Malgré cela, la facture mensuelle domestique moyenne augmente de $14.50 en 1995 à $29.40 en 2004. Les taxes ont donc fortement augmenté entre 1995 et 2004 (+102.4%). Pour venir en aide aux familles à faibles revenus, l’Etat leurs verse des subventions, les “U-Save vouchers” en anglais. Cela réduit les factures d’eau. Le PUB a pour principal objectif d’abaisser la consommation d’eau à 147 litres par habitant par jour d’ici 2020 et de 140 litres en 2030. Il lance donc de nombreux projets afin de sensibiliser la population singapourienne sur l’importance de leur eau et cela dès le plus jeune âge. Par exemple il encourage les enfants à économiser l’eau par un programme scolaire nommé « Time to Save » [+info]. De plus, le Water Conservation Awareness Programme mis en place en 2013, où le PUB incitait les gens à consommer moins d’eau. Ce programme propose des concours tels “My Take on Water” [+info]. En ce qui concerne la consommation industrielle, soit celle des entreprises, elle concerne 55% de toute l’eau distribuée. A cause de cette grande consommation de la part des entreprises, le PUB créé en 2007 un programme intitulé le Water Efficiency Fund (WEF) afin encourager ces entreprises à rechercher des moyens efficaces pour gérer leur demande et la conservation en eau.
Par ailleurs, on remarque que le prix de l’eau du robinet n’est pas si chère qu’on le pense, un paradoxe étant donné que le pays manque d’eau? En réalité, par rapport aux autres pays asiatiques, l’eau singapourienne est l’une des plus chères mais en comparant avec les villes européennes comme Paris, elle reste très abordable. A Paris, l’eau coûte environ 3,40 € le m3 par opposition avec Singapour où l’eau vaut 10c singapourien le m3 soit 6c €, 56 fois moins chère ! La moitié des Singapouriens trouve leur eau chère comme le dit Roger Lee, un entrepreneur de 36 ans lors d’une interview, « It’s especially high compared to our neighbours ».

Les Singapouriens face à la politique de conservation d’eau

Après avoir passé des interviews avec la population, on remarque que les Singapouriens réagissent différemment face à la politique de conservation d’eau. Malgré les affiches publicitaires dans les transports, la majorité d’entre-eux estime ne pas être assez informés sur la provenance de l’eau.

Publicité incitant les Singapouriens à consommer moins d’eau

Publicité incitant les Singapouriens à consommer moins d’eau

Pratiquement tous ignorent que leur eau vient aussi des usines de désalinisation et de recyclage. La première réponse obtenue à la question sur la provenance de l’eau est «les réservoirs». Et pourtant cette source ne représente même pas le tiers de l’ensemble des sources d’eau. Peut-on estimer que la sensibilisation sur la provenance de l’eau est un échec? Sam Kee, un cadre de 35 ans dit: “We (Singaporeans) are aware that it is a limited resource (water) but the government doesn’t show it enough. We are not convinced to save water,” traduit en Francais “Nous savons que l’eau est une source limitée mais l’Etat ne nous sensibilise pas assez à ce sujet. Nous ne sommes pas convaincus que l’État économise l’eau.”

Cela montre que malgré la politique menée par le gouvernement, celui-ci n’informe pas assez les Singapouriens sur la provenance et l’enjeu de la ressource et ne les pousse pas tous à sauver de l’eau. De plus, la majorité des Singapouriens n’est pas favorable au commerce avec la Malaysia sur l’eau importée. Il pense même que c’est un “danger” selon Serene Kwok, une cadre de 35 ans. Ils veulent « the independance » rajoute-elle comme le souhaite le gouvernement. Mais une grande majorité d’entre-eux pense que le gouvernement fait du bon travail et se débrouille. Globalement, la moitié tente de sauver de l’eau mais c’est dans le but de faire des économies.

40% d’eau importée

Le problème de l’eau que connaît Singapour a été et est toujours en partie résolu grâce à l’importation d’eau depuis la Malaysia vers Singapour. Singapour, depuis 1927, soit la date de la signature du premier contrat, importe de l’eau de l’Etat de Johor. La péninsule malaisienne a vite compris que la ressource qu’elle fournissait à son pays voisin était un facteur majeur de développement. D’ailleurs en 2003, c’est 40% de l’eau singapourienne qui provient de la Malaysia. Les traités [+info], signatures et contrats se succédèrent afin de renouveler les projets d’importation car on assiste aux cours des années a une croissance démographique, la demande s’accroît toujours. Mais la vraie révélation aura lieu en 2061, soit la fin du dernier contrat signé en 2011, le gouvernement singapourien prétendant être capable de ne plus dépendre de l’eau importée, le pays atteindrait alors un stade “d’autosuffisance” en eau. Mais pour l’instant, Singapour dépend toujours un peu de l’Etat de Johor qui, lui, connait les enjeux pour son pays voisin. C’est pour cela que depuis les premiers contrats, la Malaysia exerce, implicitement, une pression sur le gouvernement singapourien parce qu’il peut augmenter le prix [+info] de son eau, elle sait que Johor est la seule source d’eau la plus proche et que Singapour est un pays riche. Mais afin d’atteindre ce stade d’autonomie le gouvernement singapourien développe des projets sur le territoire. Ces projets sont des solutions qui vont permettre un jour à l’île d’être en autarcie. Pour l’instant, l’eau singapourienne provient de quatre sources. Le PUB les a surnommées les “Four National Taps”. Le fait qu’il y ait quatre sources d’eau est important, si l’une de ces sources tombait en panne, le pays pourrait se rabattre sur les trois autres, ingénieux n’est-ce pas?

Pont reliant Singapore et le territoire malaisien pour les voitures et les “pipelines” en anglais, soit les adductions d’eau qui ramènent de l’eau importée de Johor

Pont reliant Singapour et le territoire malaisien pour les voitures et les “pipelines” en anglais, soit les adductions d’eau qui ramènent de l’eau importée de Johor

La plus grande source d’eau est donc l’eau de Johor, importée par les « pipelines » en anglais, soit les tubes transportant de l’eau, comme la photo ci-dessus qui représente les pipelines (à gauche) entre Singapour et Johor.

Des sources locales

Une deuxième source d’eau à Singapour est le “Local Catchment Water” [+info]. Cela représente la récupération d’eau de pluie qui est récoltée dans des grands réservoirs. Récemment, en 2011, le “water catchment area” (lieu de récupération d’eau en français) a fortement augmenté, car il y eut l’addition des réservoirs de Marina, Serangoon et Punggol. Encore une fois le gouvernement veut sensibiliser sa population sur la provenance de leur eau. L’un des projets menés porte sur les courants d’eau est le ABC Waters – Active, Beautiful and Clean Waters. Son but est de «laver» l’eau afin de rendre l’eau plus belle et plus attrayante.

http://www.asia.aefe-asie.net/wp-content/uploads/2014/03/Photo-5-Poster-représentant-les-les-quatre-majeures-sources-d’eau-de-Singapour

http://www.asia.aefe-asie.net/wp-content/uploads/2014/03/Photo-5-Poster-représentant-les-les-quatre-majeures-sources-d’eau-de-Singapour

Aujourd’hui, 30% de l’eau consommée à Singapour provient des usines de recyclage, la NEWater (la Nouvelle Eau en français) [+], soit la troisième source de provenance de l’eau. Le but est d’atteindre les 55% avant 2060. Malheureusement, cette eau est surtout redistribuée aux usines; son but primaire n’est pas d’être consommée par la population même si elle reste potable comme l’avait montré Mr Lee Kuan Yiew, le premier ministre, en buvant toute une bouteille de NEWater à l’inauguration de la première usine. Mais l’opinion publique est réticente à l’idée de boire une eau qui provient de nos déchets, des machines à laver et même de nos douches.

En 2005, le quatrième “National Tap”, l’eau désalinisée, fut développé avec l’ouverture de l’usine de désalinisation [lien n°4] nommée “Singspring Desalination Plant” à Tuas (un quartier situé à l’extrême ouest de l’île). Cette usine appartient à l’entreprise privée Hyflux, qui a promis au gouvernement Singapourien de lui vendre de l’eau pendant 25 ans. L’eau desalinisée répond à environ 25% de la demande d’eau à Singapour. Mais il faut développer plus d’usines pour maintenir ces 25%, car la population va continuer de s’accroitre, donc aussi la demande.

Comme le dit le premier ministre singapourien Lee Hsien Loong dans : “Water, which is a strategic vulnerability, we turned into a strength.” Ce qui résume l’intérêt de diversifier les sources d’eau.

D’autres solutions

Après les Four National Taps, Singapour a aussi décidé de mettre en place des solutions à plus petite échelle. Une de ces solutions est la récupération de l’eau de pluie [+info] dans des endroits où il n’y a pas de canaux. Depuis 2004, les Singapouriens ont le droit de récolter une certaine quantité d’eau, à condition qu’elle soit dédiée aux usages non-potables.

Afin de promouvoir les innovations futures, Singapour accueille la International Water Week. Les acteurs majeurs de l’industrie de l’eau se rassemblent durant une semaine afin de présenter leurs dernières innovations en rapport avec l’eau. Le gouvernement est aussi présent sur le plan de l’éducation. Il y a plusieurs programmes académiques proposés dans certaines universités singapouriennes qui sont orientées vers la gestion et le développement de technologies liées à l’eau. Singapour charge aussi le conseil Spring de proposer des aides financières aux entreprises dans le but d’innover en rapport avec l’eau.

En dépit de la petitesse de l’Etat de Singapour, celui-ci se débrouille bien pour remédier au manque d’eau. On remarque l’omniprésence du gouvernement singapourien. Afin de sensibiliser la population, de lui montrer la qualité et la beauté de son eau mais aussi pour l’inciter à moins consommer, celui-ci mène une politique tournée vers le développement durable. Les efforts se voient, la population consomme moins à l’échelle du ménage. Les nombreuses solutions développées sont particulièrement intelligentes, elles permettent une diversité des sources, ce qui minimise les risques et les conséquences. Si l’une d’entre-elles connaissait un problème, que ce soit technique au niveau des usines ou diplomatique avec la Malaisie, le pays pourrait se rabattre sur les autres sources. N’oublions pas que ce pays veut tendre vers l’autosuffisance. Le simple exemple de l’eau montre que l’île asiatique veut être le symbole d’un état modèle, innovateur et respectueux de l’environnement, une ambition économique et politique.

Un TPE de Nicolas Boulfroy, Cyprien Milea & Amaury Charbon

Bibliographie

Livres
Singapore, The Encyclopedia, page 584: “Water”, 2006
Encyclopedia of Singapore, pages 237 “Water supply”, publié en 2006
Cecilia Tortajada, Yugal Joshi, Astit  K. Biswasthe, Singapore Water Story publié en 2013
Floriane Le Marchand, Roseline Reach L’eau: un marché stratégique à Singapour rapport publié en mars 2010, Ambassade de France

Sur le Web
PUB (Public Utilities Board), Singapore’s National Water Agency”, publié par le Gouvernement Singapourien.
MEWR” (Ministry of the Environment and Water Resources), publié par le Gouvernement Singapourien.
Water Scarcity: Tomorrow’s Problems”, site University of Michigan
Clara Duverger, Océane Richet, Aurore Tual “Le problème de l’Eau a Singapour” publié le 23 Janvier 2013 par l’Ecole Normale Supérieure Paris
About SIWW”, site Singapore International Water Week
Water Scarcity Solutions” publié par 2030 Water Resources Group en 2013
United Nations Environment Programme”, site UNEP (United Nations Environment Programme)
Margaret Badore “Singapore’s Water is not for sale! But you can rent it.”, TreeHugger,  14 novembre 2013
Seth Baraht Lal “Singapour: le défi d’un approvisionnement autonome en eau” publié sur Partage des eaux, mis à jour en novembre 2011
Centre for Advanced Water Technology (CAWT)” sur ASEM Water Resources Research & Development Centre
Singapore-Malaysia water agreements” publié dans Singapore infopedia par Valerie Chew.

Articles
Sharmilpal Kaur “Home Owners can build water tanks to collect rainwater” publié le 16 mars 2004 sur Straits Times
Grace Chua “Singapore opens second desalination plant, with twice the capacity of first” publié sur Straits Times le 18 septembre
2061: S’pore fully self-sufficient in water” publié dans AsiaOne News par Kenny Chee

3 comments for “Singapour, sous goutte à goutte ?

  1. charbon
    20 mars 2014 at 21:03

    Très bon article et superbe videos les garçons, well done!
    Séverine Charbon

  2. Thiollier's family
    20 mars 2014 at 21:23

    Excellent ! beau travail d’équipe !
    Notre cousin Amaury est une star !
    Qu’il s’hydrate en Asie tant que le goutte à goutte fonctionne.
    Bravo !
    La famille Thiollier

  3. S.Lemaignen
    27 mars 2014 at 15:57

    Well done les garçons. Beau travail d’équipe, sérieux et motivé. Merci au webmaster pour la mise en ligne !

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