La scène animée au Vietnam : derrière les murs d’un studio d’animation

Dessins animés. Évoquer ces mots fait surgir les images de Tom and Jerry, des Schtroumpfs, de Toy Story, et dernièrement de Frozen. Peu de titres vietnamiens viennent à l’esprit. Enquête dans une entreprise de production de dessins animés à Hanoi pour découvrir le pourquoi de cette absence.

Les héros des dessins animés d'enfance représentent de véritables idoles - To Thu Phuong

Les héros des dessins animés d’enfance représentent de véritables idoles – To Thu Phuong

Le studio se situe en centre-ville, niché entre magasins et restaurants de trottoir à la vietnamienne. Son nom, dressé en grand et en lettres dorées, ne semble pas attirer l’attention des passants, tant l’ensemble ressemble davantage à un ordinaire centre d’affaires, où le premier étage et les façades sont loués par des magasins, qui profitent du flux de la population cherchant un humble divertissement un après-midi de dimanche. Un simple couloir, recouvert et peint en blanc, tient lieu d’entrée au complexe. Rien ne crie l’atmosphère joviale auquel on associerait les dessins animés et leur lieu de fabrication. Il fait sombre, ou peut-être s’agit-il du temps maussade qui règne sur Hanoi ces temps-ci. « Hãng phim hoạt hình Việt Nam » est pourtant le studio d’animation le plus ancien du Vietnam, datant de 1957, jouissant d’une grande envergure nationale.

L’allée donne sur une petite cour et un parking pour le personnel du studio. Deux bâtiments aux murs d’un vert sauge se font face : c’est le berceau d’une grande majorité des dessins animés vietnamiens. En effet, derrière ces lignées de fenêtres, perdus dans les formes et les couleurs, des directeurs donnent des instructions en se penchant sur des dessinateurs, qui, eux, se penchent sur leurs tablettes graphiques pour souffler vie aux traits et aux courbes.

Un studio pas comme les autres

Malgré ces équipements adéquats, le studio d’animation ne réalise pas de dessins animés qui pourraient obtenir un grand succès commercial. Il ne ressemble en rien aux studios d’animations de Disney ou de Pixar tels que nous les connaissons, que ce soit dans le fonctionnement ou dans les produits finaux.

Ces dessins animés ne sont pas produits spontanément pour répondre aux besoins de divertissement. Au contraire, les dessinateurs répondent à la demande des entreprises privées, des chaînes de télévision et du Ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme. Ils sont diffusés ensuite dans les écoles maternelles, les écoles primaires et dans les établissements du Ministère de l’Éducation.

Ainsi, contrairement à leurs homologues occidentaux, les dessinateurs du studio d’animation du Vietnam ne créent pas, dans le sens où ils useraient de leur imagination pour inventer des histoires inédites couplées de charmants personnages.

Affiches – Hoang Nguyen Khanh Linh

Affiches – Hoang Nguyen Khanh Linh

En réalité, les films sont essentiellement didactiques : ils mettent en avant l’éthique et les valeurs de la famille et de l’école. Le studio fait alors de nombreuses adaptations des fables connues des enfants vietnamiens, en reprenant exactement les mêmes personnages et les mêmes fameuses répliques. Par exemple, l’histoire de la grenouille au fond du puits : une grenouille étant né au fond d’un puits étroit, se croit alors maître du monde et est plus tard écrasée par un buffle lorsqu’elle sort du puits inondé. Un film réalisé à partir de cette fable critiquerait également les individus bornés mais qui se croient supérieurs aux autres. Idem pour les légendes et les contes. Plusieurs films traitent aussi des faits et des événements historiques. Les héros importants du Vietnam, notamment dans sa lutte pour l’indépendance tout au long de l’Histoire, sont mis en scène. Quel Vietnamien n’a pas déjà entendu l’histoire de Tran Quoc Toan, un noble du 13e siècle, écrasant de sa main une orange, tellement il est enragé face aux menaces d’invasion du Vietnam issues par la Mongolie. Le studio n’hésite pas à faire de cette histoire une morale sur le courage et le patriotisme. Récemment, des messages sur la préservation de l’environnement ont commencé à être véhiculés.

Selon le directeur Ha Bac, cela représente aussi un choix de réaliser des films tournant autour des sujets traditionnels. « Nous ne pouvons compter sur la tradition et les thèmes populaires pour concurrencer les autres studios mondiaux, nous n’aurons pas beaucoup de poids avec ceux évoquant la modernité. »

Le méchant de cette histoire : les animations étrangères

La compétition n’est cependant pas absente. « Il y a quatre ou cinq ans, notre usine ne connaissait aucune concurrence, se rappelle rêveusement M. Ngoc Anh, directeur administratif et financier. Cependant, depuis peu, des usines de dessins animés privées sont apparues et leur poids n’est pas négligeable sur le marché. Même la station de télévision du Viêt-Nam s’y met, pour ne pas avoir à nous passer commande. » Il ajoute toutefois que la longue tradition concernant les dessins animés ainsi que les expériences variées des dessinateurs permettent à l’usine d’être sensiblement en avance dans cette course.

Non, ce n’est pas le marché des dessins animés à l’intérieur du pays qui inquiète. La concurrence se fait surtout acharnée avec les dessins animés étrangers. « Un des grands marchés de dessins animés au Vietnam aujourd’hui sont des films issus des Etats-Unis. Vous pouvez aisément le deviner : c’est Disney Channel et Pixar qui dominent. », indique M. Ngoc Anh.

Le problème vient de l’organisation au sein du secteur cinématographique au Vietnam. M. Ha Bac explique : « Non seulement il y a peu d’investissements pour chaque production animée, mais il y a également peu d’investissement pour la formation professionnelle des dessinateurs et des directeurs. Il faut de cinq à dix ans pour une équipe compétente et capable, or nous n’avons pas les moyens pour assurer un tel parcours. Les centaines d’animateurs de Lion King ont été formés pendant très longtemps, dans des conditions très favorables à la création. »

Un autre concurrent : les dessins animés japonais, connus sous leur appellation anime, connaissent également une grande réussite auprès des enfants et des jeunes aujourd’hui. « Pour les plus jeunes, c’est Doraemon. Pour les plus grands, c’est Dragon Ball, c’est Détective Conan, c’est Sailor Moon. Bref, il existe une grande variété en ce qui concerne les anime, et nous sommes désavantagés en termes de contenu », confirme M. Ngoc Anh. Il pense que les leçons de morale intéressent beaucoup moins que les intrigues remplies d’action et d’idylles. Un des projets actuellement menés par l’usine est une campagne de promotion des animations vietnamiennes auprès des enfants et des jeunes Vietnamiens. « Il faut les attirer davantage vers les productions qui seront utiles pour leur culture générale sur le pays. Ce n’est pas une tâche facile dans un contexte de mondialisation, je l’admets, mais nous n’avons pas peur. »

En fin de compte, les responsables du secteur des dessins animés au Viêt-Nam semblent bien pessimistes, mais la lutte continue. Pour maintenir son public, le studio étend son aire de production en fabriquant des marchandises à partir des films ou en créant un service pour organiser les fêtes, les anniversaires et les sorties scolaires. Un cinéma annexé à l’usine vient d’être ouvert récemment, diffusant exclusivement ses productions. M. Ngoc Anh résume : « Notre vocation est d’éduquer les enfants. Les objectifs en termes de profits ne sont presque jamais atteints, mais cela ne pose aucun problème. »

 

Le Hoang Bao Khanh – 1ère ES

1 comment for “La scène animée au Vietnam : derrière les murs d’un studio d’animation

  1. Phuong
    22 février 2016 at 21:46

    L’article donne beaucoup de détails qui nous permettent de connaitre précisément ce qui se passe à l’intérieur. L’idée d’évoquer la concurrence nous fait réfléchir : comment devrait-on faire pour avoir l’équilibre entre les animations du pays et celles venant de l’étranger.
    Merci d’avoir rédigé cet article.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *