DVD pirates, un commerce obsolète

Dimanche après-midi, moment idéal pour flâner dans Hanoï. Pour les aficionados de films, quel plus beau sentier que la rue Hàng Bài, dans le vieux quartier ? Route où se situe le cinéma de l’Août, où se promènent de nombreux marchands de DVD, où s’éparpillent de nombreux magasins de films. Hàng Bài traduit cependant aussi par son activité ralentie un déclin de la vente des disques de films piratés.

Un stand de DVD sans vie - Ngo Huong Giang

Un stand de DVD sans vie – Ngo Huong Giang

 

Entre deux immeubles jaunis typiquement hanoïens se trouve une petite allée, réputée abriter de nombreux magasins de disques. Pourtant, la ruelle du 31 Hàng Bài paraît vide quand j’y entre. Le chemin, plein de cailloux et bordé par des pots de fleurs délaissés, mène jusqu’au rez-de-chaussée obscur d’un bâtiment d’immeuble.

La seule lueur provient d’une porte ouverte, révélant un magasin de films sans nom à l’intérieur.

Façade d’un magasin – Doan Chan May

Façade d’un magasin – Doan Chan May

 

Le nombre de rayons frappe la vue de tout visiteur dès l’entrée, ainsi que les innombrables CD de films piratés, contenus dans des pochettes plastiques minces, qui remplissent à ras bord les nombreux meubles en bois. Si les films inondent la petite salle, les allées entre les rayons, elles, restent entièrement vides. Aucun client.

 

Une femme d’une cinquantaine d’années se tient debout, l’air décontracté, le coude posé sur l’un des meubles. « Tu cherches quelque chose ? » demande-t-elle. Face à ma réponse négative, elle détourne son attention de nouveau vers la télévision au mur, qui, branchée sur un jeu télévisé, sature l’air avec ses bruits vides.

Des magasins maussades, un passé glorieux

Le magasin sans nom au fond de cette ruelle ne se distingue pas des autres magasins de films par la rareté de sa clientèle. Dans les boutiques qui présentent de nombreuses étagères comblées de disques, aussi bien que dans les mini-boutiques au bord des trottoirs, on se retrouve assez souvent le seul client, fouillant le tas de pochettes de disques. A Phuong Nam, le plus grand magasin de la rue Hàng Bài, les vendeurs surpassent en nombre la clientèle, et de loin.

Pourtant, jadis, des aficionados de films animaient ces magasins à longueur de journée. Retournons au fond de la ruelle 31 : « Autrefois, toute ma famille était mobilisée pour la vente », me raconte la vendeuse dans ce magasin. Elle se charge seule des ventes aujourd’hui, car sa fille est sortie pour se rendre chez le coiffeur. « Il y a quelques années, nous employions en plus quatre personnes, ajoute-t-elle, tellement il y avait de clients à servir. Evidemment il n’y avait pas de temps pour que quelqu’un sorte et parte ailleurs, comme le fait ma fille en ce moment ! » Même constat de la vendeuse à Phuong Nam : « Seuls les clients qui ont l’habitude de nous fréquenter viennent. On ne peut pas s’attendre à la venue spontanée de clients maintenant. »
Quand la demande ne suffit plus pour soutenir les marchands de films, ceux-ci, qu’ils le veuillent ou non, doivent chercher d’autres débouchés. Autrefois, six boutiques peuplaient la ruelle numéro 31 de Hàng Bài. Désormais, dans l’allée, on ne retrouve plus qu’un mur jaune vétuste et des portes fermées à huis clos. Combien de temps luira l’unique magasin qui reste, avant que lui aussi ne cède ?

« Les six magasins ont fermé l’un après l’autre, détaille la vendeuse. L’un d’eux se situe à l’étage supérieur ; il s’est converti en magasins de vêtements, et maintenant il ne reste plus rien. »

Un mystère évident

Difficile sans doute pour les vendeurs de se confronter à une chute aussi importante de leur commerce – surtout quand la cause leur reste mystérieuse. La plupart des vendeurs interrogés affirment ne pas connaître d’explication.

« Je n’ai pas grande idée des mécanismes derrière la demande, explique une des commis de vente à Phuong Nam, l’air désintéressé. Bon, ça doit être la dépression économique. »

 Un magasin de disques…mobile – Do Hoang Tam

 

La propriétaire du magasin de la ruelle 31, elle, suppose autre chose. « Les chaînes de télé sur le câble sont tellement peu chères de nos jours, les gens regardent de chez eux sans avoir besoin de disques, c’est pratique. » L’air rêveur, elle émet d’autres hypothèses. « Et puis, si une personne achète un film, elle peut le prêter à ses amis… À la fin, ça ne vaut plus la peine d’acheter un DVD, quoi. »

Il semblerait toutefois que la télévision ne constitue pas le seul danger pour les magasins de films, ni le plus grand. « Puisque j’ai un ordinateur chez moi et que les films sont abondants sur Internet, y compris ceux qui ne sont pas vendus sous formes de disques, je préfère regarder en ligne, » raconte Thuy Ha, lycéenne de 16 ans. Elle s’intéresse particulièrement aux films coréens, dont plusieurs ne sont pas disponibles dans les magasins. « En plus, ajoute-elle, l’Internet est pratique, on peut regarder n’importe quoi dès qu’on le veut ! »

Sa camarade de classe, Chi, est d’accord. « Je vais parfois dans les magasins, mais seulement pour acheter quelques films que j’aime particulièrement. Sinon, je regarde des centaines de films en ligne sans perdre un sou… »

Si les magasins de films étaient considérés autrefois comme fournisseurs d’une grande variété de films à un prix très bon marché grâce au piratage réalisé par les fabricants de disques, l’apogée de l’Internet a tout changé. Désormais, la généralisation du piratage permet à chaque spectateur de réduire le prix des films à une gratuité complète, surtout au Vietnam où les droits d’auteurs sont très peu respectés.

Les pistes pour rallumer l’ardeur des magasins de films paraissent floues. La possibilité d’une disparition complète reste lointaine, puisque des clients accoutumés maintiennent encore le commerce en vie, comme Chi, qui, malgré tout, visite la rue Hàng Bài une fois par mois pour quelques achats. Toutefois, l’extinction semble promise aux rayons de disques, qui accumulent, peu à peu, des grains de poussière.

VU Yen Ba – 1ère S

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