Viva papa! La visite du pape François en Corée

« Il n’y a rien de plus significatif que la paix. C’est le message le plus alarmant que nous devons transmettre à nos jeunes. »

Depuis la visite papale en Corée, la place Gangwhamoon fait la une de tous les journaux. Pas loin de tous les hauts lieux de Séoul, c’est dans cette longue allée pierrée que l’on comprend ce qui se passe en Corée: des événements les plus médiatisés, comme le discours du Pape François, jusqu’aux moments de festivité, comme la Coupe du monde, ou encore… des problèmes les plus vertigineux.

Cet été, la Corée n’a pas manqué d’événements. Mais la visite du Pape François en Corée a particulièrement retenue l’attention des Coréens parmi d’autres, non pas parce que la Corée est un fervent pays catholique, mais parce que la visite papale a été un moment de rassemblement révélateur des malaises sociaux traversant le pays. Le pape François, par ses discours généraux cachant un clair message social, a fait le choix de s’intéresser non seulement au récent naufrage du ferry Sewol, mais également aux problèmes structurels et tabous de la société coréenne. Un choix critique que nul autre média coréen n’a su creuser plus loin.

Le Vatican, simple messager de la paix?

Ce n’est pas parce que l’Eglise a été séparée de l’Etat que le Vatican ne parle que religieux. Au contraire, le pape s’est montré tel un habile diplomate en Corée, renforçant sa notoriété en tant que personnalité de l’année 2013 du Time magazine. Son emploi du temps rempli de messes et de rencontres avec des évêques avait avant tout une allure religieuse; mais cette version officielle n’a pas empêché quelques paroles provocatrices a défrayé dans l’actualité. Si le pape s’était seulement contenté de critiquer l’embourgeoisement des églises coréennes, autant d’engouement n’aurait pas été possible dans un pays comptant plus de bouddhistes et de protestants que de fidèles catholiques. Les paroles du pape ont eu un retentissement particulier, tant ses locutions critiques s’appliquaient de justesse au contexte national : l’unique pays divisé au monde, quinzième puissance économique mondiale mais moins performante en terme de politique, bien-être social ou culture. Dès son premier discours au palais de la présidente, il rappela que la vraie diplomatie se faisait en « écoutant avec patience la parole de l’autre », et non pas à travers « des diffamations sans fruit ou des démonstrations de force ». Une leçon s’inscrivant dans un continuel échec de négociations, à l’intérieur avec un parlement paralysé par l’impossible entente des partis, jusqu’en politique extérieure avec les relations Nord- Sud dont les stratégies n’ont guère évolué depuis longtemps. Le Pape n’a notamment éprouvé aucune hésitation à faire valoir sa réputation d’antilibéral, voire de « socialiste ». Il invita à son meeting nombre de personnes socialement démunis, luttant contre l’injustice sociale et l’indifférence des pouvoirs. D’abord les syndicalistes de Ssangyong, victimes d’un licenciement abusif en 2009. Plus de 3000 employés ont été mis à la porte, dont 23 ont fini par faire le choix tragique de mettre fin à leur vie, ne voyant pas d’issue face à l’infaillible collusion politico-financière.

Notamment figuraient dans la liste des invités les femmes de réconfort durant la colonisation japonaise, qui ont toujours milité pour la reconnaissance des crimes de guerre de l’Etat japonais. Autant de symboles crispants d’un Etat de droit lésé, à qui le pape a voulu attirer un peu plus l’attention. Encore une fois sans embarras, il alla à contre-courant, en critiquant avec virulence le modèle capitaliste dominant. Le 15 août, en dénonçant « l’adoration du pouvoir, des mondanités et du matérialisme à tout prix », il mit en garde la société coréenne contre les disparités socio-économiques croissantes qui « malgré l’abondance matérielle, creusent l’appauvrissement spirituel et l’isolement des individus ». Même si les études de l’OCDE annoncent que 18% de la population coréenne se situe en dessous du seuil de pauvreté national (la moitié du revenu médian) en 2012, la Corée n’en semble pas particulièrement alarmée.

Photo  Koreanet

Photo Koreanet

La présidente Park avait porté lors de sa campagne présidentielle le slogan d’une ambigüe « démocratisation de l’économie », en promettant en parallèle une meilleure protection sociale. Tout comme la présidente, le peuple semble avoir oublié ces promesses, tant les remises en question sont rarement entendues. Dans ce contexte, l’intervention d’une personnalité qui avait jadis affirmé qu’  » une hausse de 2% de la valeur de la bourse fait la une, mais pas la mort d’un SDF « , ne passe pas comme le fruit du hasard. Le symbole est fort, et surtout, il passe: le fait que ce soit non pas un politicien gauchiste qui aurait été étiqueté de « facho-communiste », mais un people reconnu mondialement, semble être digéré plus facilement. Mais encore, si la menace de paix sur la péninsule ou encore les maux enracinés du capitalisme économique n’avaient jusqu’ici peu mobilisé le peuple coréen, une chose a su faire remuer le coeur d’ivoire de ce peuple intangible, rendant de part et d’autre la visite papale plus signifiante: la catastrophe du ferry Sewol.

Une bouffée d’air pour un pays en deuil

Le naufrage du ferry Sewol a fait 294 morts et 10 disparus, dont la plupart était de jeunes lycéens. Mais il ne s’agissait pas d’une simple catastrophe comme l’ont présenté les médias étrangers. Ceci explique par le profond choc perpétré sur toute une nation. Le naufrage fut la goutte de trop dans un vase déjà débordant, une ligne rouge sans cesse dissimulée par la logique assurante du tout-économique. Il y avait un trou dans le dispositif national de sécurité, qui par manque d’investissement national et d’expertise n’a pas su secourir la plupart des naufragés. Il y avait une docilité inquiétante des passagers lycéens qui sont restés dans le ferry coulant, n’osant remettre en cause ce que leur commandait les haut-parleurs du bateau, comme ils n’ont appris à contester à l’école. Il y avait des médias et des politiques dissimulant et agrandissant certains faits de la catastrophe par calculs politiques. Le choc fut démoralisant, mais face à la machine politico-médiatique, l’amnésie progressait de pair.

Lorsque le pape est arrivé en Corée plus d’un mois après la catastrophe, la Corée était à mi-chemin du deuil et du sentiment d’enlisement. A force de désaccord entre les partis, la loi Sewol, essentiellement garante d’une véritable enquête sur la nature du drame, commençait à perdre les faveurs d’une opinion publique jusqu’alors favorable. D’autre part, la place Gangwgamoon était remplie de pancartes et de tentes des familles endeuillées, dénonçant le laxisme des politiques et des questions toujours en suspens. Dans ce contexte, l’attention qu’a porté le pape à la catastrophe a été un moment d’apaisement pour un pays déboussolé. Il a non seulement rencontré à trois reprises les représentants des familles endeuillées, mais ce fut son geste envers un père de famille, en grève de la faim pour dénoncer l’attitude passive du gouvernement, qui a été particulièrement salué. Le dernier jour de sa visite, il porta également un pin’s ( en forme de ruban jaune, signe de deuil pour la catastrophe) en expliquant cet acte qui pouvait être facilement politisé: « Il m’était impossible de rester neutre face à un drame humain ».

Et puis…

La visite du pape François a été un événement grandement suivi, faisant même naître a posteriori une vague nostalgique, le « Syndrome François ». Des recueils de ses paroles ont circulé sur internet, des expositions de photographies ont été tenues, et les médias -toutes lignes éditoriales confondues- étaient préoccupés à publier de multiples analyses, bilans, résumés à son sujet. Qu’en reste-t-il à présent?

La réponse est malheureusement sèche: le syndrome a été aussi intense que éphémère. Ce n’allait certainement pas être quelques conseils d’une personnalité extérieure qui allait révolutionner les structures socio-économiques du pays enracinées depuis des décennies. Néanmoins, l’après-goût reste amer pour ceux qui avaient vu les symptômes d’un éveil des consciences, du moins en ce qui concerne le naufrage du ferry. L’émotion du peuple coréen s’est vite tue avec la fin de la visite, et les grognements sur l’enlisement de l’affaire ont à nouveau apparu sur la scène publique.

Des organisations d’extrême droite contestant la loi Sewol: est écrit  » Nous sommes désolés pour l’accident mais les mesures vont trop loin ».

La majorité politique au Congrès coréen a fini par se débarrasser de la plupart des revendications de la loi Sewol, dont les investigations peu serrées et toujours non entamées, n’intéressent plus grand monde. Les défis de la société coréenne, que le pape François a su évoquer avec sensation pendant son court séjour, ont disparu sous l’amnésie collective du peuple. Ce n’est pas sans rappeler ce que Kundera a écrit dans Le livre du rire et de l’oubli: « Pour liquider les peuples, disait Hubl, on commence par leur enlever la mémoire. On détruit leurs livres, leur culture, leur histoire. Et quelqu’un d’autre leur écrit d’autres livres, leur donne une autre culture et leur invente une autre Histoire. Ensuite, le peuple commence lentement à oublier ce qu’il est et ce qu’il était. Le monde autour de lui l’oublie encore plus vite. » Il semble que la Corée n’est pas encore prête à une vague de révolution. Ou peut-être que les améliorations se feront progressivement. Le rendez-vous est à attendre, au jour où les critiques viendront de l’intérieur, suffisamment bruyantes pour que la Corée se réinvestisse en un modèle plus juste, plus tolérant, plus démocratique, à la hauteur de son succès économique.

Ye Eun Jeong Tle ES

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