Derrière les nuées du Merapi

Le mardi 26 octobre 2010, le Volcan Merapi situé au centre de l’île de Java, près de la ville de Jogjakarta, en Indonésie, est entré en éruption. Plus de 100 000 habitants ont été évacués et de nombreuses personnes ont péri. Parmi elles, le gardien du volcan (Mbah Marijan), la chamane (Ibu Pujowijowo) et son mari, conducteur du cheval sacré, tous habitants du village sacré de Kinahrejo et serviteurs du sultan de Jogjakarta. La disparition de ces lieux et de ces personnages vénérés, ont suscité des interrogations sur les causes du désastre : causes naturelles ou surnaturelles ?

La mort de Mbah Marijan

Le gardien du Merapi, Mbah Marijan, mort à 83 ans, carbonisé dans sa maison, avait été nommé en tant que gardien du volcan en 1982 par le sultan Hamengku Buwono IX. A chaque fois que le Merapi allait exploser, les villageois attendaient son ordre pour pouvoir fuir. Pour les villageois Mbah Marijan était, en effet, une personne dotée de pouvoirs magiques, il n’avait jamais tort et était très respecté (le mot Mbah qui précède son nom est un appellatif utilisé à Java pour s’adresser aux personnes âgées particulièrement sages et vénérables). Cette fois-ci, il a dit aux villageois de fuir, mais il a décidé de rester chez lui avec la chamane et son mari. Selon les locaux, il aurait choisi la mort, cela est la seule explication plausible, car son corps brûlé a été retrouvé dans la position de prière (sujut).

Eruption sur la ceinture de feu

Le Merapi est un volcan qui se situe en Indonésie, il est sur la chaîne volcanique de la « ceinture de feu », comme tous les volcans qui sont sur Java. Son nom vient de Meru, la montagne sacré des hindous et Api, le feu en sanskrit. Il est de type explosif donc dégage une lave visqueuse, des nuées ardentes (des nuages de cendres à très hautes températures) et des projectiles minéraux. Une fois refroidi, ces matériaux peuvent se mêler à l’eau de pluie et produire des lahars (terme javanais mais qui est utilisé par toute la communauté scientifique), des coulées extrêmement rapides et dévastatrices.

Le Merapi se trouve dans la province de Central Java, près de la ville de Jogjakartaa

Le vendredi 29 octobre, le volcan a projeté des cendres incandescentes à plus de 10 kilomètres du cratère. Ces « nuées ardentes » résultent de la condensation dans le ciel des coulées pyroclastiques, terrifiante mélasse de cendres et de boues brûlantes, de gaz sous pression et de blocs comprimés qui caractérise les éruptions du Merapi. L’immense nuage d’environ 600 degrés s’est déplacé à grande vitesse dans l’air et s’est propagé un peu partout sur l’île de Java. C’est celui-ci qui a coûté la vie à Mbah Marijan.

Coulée de lave sur les flancs du Merapi


Forages souterrains de compagnies pétrolières

Certains soupçonnent les compagnies pétrolières d’avoir touché une veine volcanique souterraine qui aurait provoqué le réveil du Merapi et d’autres volcans. Il y a, en effet, une théorie que tous les volcans de Java sont en quelque sorte des artères d’un volcan géant, un « méta-volcan ». Et donc l’éruption d’un provoquerait celle d es autres. Cette théorie semble être vraie car cette année, en plus du Merapi, le Semeru, le Bromo et le Anak Krakatau (« l’enfant Krakatau ») se sont aussi réveillés.

Barrages japonais et village sacré

Depuis longtemps, le village sur le flanc du volcan nommé Kinahrejo était protégé par une colline, le Gunung Kendil (« le dos du crocodile ») au nord, juste au bord du torrent volcanique Gendol. C’était le village du gardien du volcan, de la chamane et de son mari. Mais en 2006, deux semaines après un séisme majeur, l’effondrement des parois du cratère qui avaient été fendues avait provoqué l’arasement de la colline qui protégeait le village sacré, le rendant ainsi plus vulnérable.

A cela, il faut ajouter que pendant une période d’accalmie, une compagnie japonaise avait construit des barrages anti-lave qui devaient changer la direction de propagation de la lave. Or, les japonais ont développé cette technique d’après leurs volcans et n’ont pas pris en compte le fait que la lave du Merapi était visqueuse (ou pyroclastique). Et ainsi, la lave, en coulant, a fait une réaction imprévisible, elle s’est propulsée par-dessus le barrage et a atterri sur le sommet de la grande colline, le fameux « dos du crocodile » qui protégeait Kinahrejo.

Offrandes de mauvaises augures l’an passé

A Jogjakarta et autour du Merapi, on trouve des personnages sacrés comme Mbah Marijan, la chamane, Ibu Pujowijowo ou son mari, mais aussi des pratiques spirituelles comme la cérémonie d’offrandes du Labuhan, à Kinahrejo.

La chamane, Ibu Pujowijowo dialoguait avec les esprits du Merapi. Elle cuisinait la résine de benjoin, une résine que l’on obtient par incision de l’écorce du styrax (petit arbre). Solidifiée, cette résine prend l’aspect cristallin de petits cailloux qu’il est alors possible de brûler. Il s’en dégage une odeur douce, légèrement vanillée. Elle est considérée depuis toujours comme un purificateur de l’atmosphère et du point de vue psychique, prépare les retrouvailles avec les idées claires et positives. Cette résine est utilisée lors du Labuhan.

Le sultan de Jogjakarta, Hamengku Buwono IX, est allié avec les esprits du Merapi. Cela est un gage de protection pour la population. On raconte dans tous les villages que lors de l’éruption majeure de 2006 (celle précisément qui avait détruit la colline protégeant Kinahrejo) le sultan est monté sur les flancs du volcan pour y voir les dégâts causés. Il a pris une pierre et l’a lancée vers le cratère, en ordonnant au volcan de se calmer…l’éruption a aussitôt diminué d’intensité ! Mais cette année cela n’a pas marché….et en plus, le gardien est mort.

Lorsque le volcan gronde, des offrandes lui sont faites afin de le calmer sous la forme d’une civière chargée de maïs, de légumes et de fausse monnaie en fer blanc dont le contenu est déversé dans une rivière. C’est la cérémonie du Labuhan : un rite organisé chaque année par les sultans de Jogja karta. Cela est destiné aux divinités : la déesse des mers du sud (Nyai Ratu Kidul) et l’esprit du volcan (Sapujagad). Les offrandes sont préparées par les femmes : fleurs, fruits, gâteaux, vêtements portés par le sultan au cours de l’année écoulée, cheveux et ongles coupés du sultan.

Or, l’année dernière, la procession est partie sans Mbah Marijan, car il avait perdu de son crédit pour des raisons que nous verrons plus loin. Selon les Javanais, le volcan était donc mécontent de ne pas avoir eu d’offrandes correctes. D’ailleurs, quelques mois auparavant, une mini-tornade était descendue du Merapi, à l’approche de l’anniversaire du sultan de Jogjakarta et donc de la cérémonie des offrandes. Elle aurait, paraît-il, arraché le toit de la maison de Mbah Marijan…

Colère du volcan ?

Pour le culte local, le Merapi est ainsi un grand symbole. Il est pensé qu’un esprit y serait enfermé, et que le volcan serait surveillé par d’autres mânes comme un des anciens gardiens, Mbah Petruk, ou bien Kyai Sapujagad (envoyé par Panembahan Senopati, le fondateur du royaume de Mataram qui régna sur Yogyakarta vers le seizième siècle). Le Merapi est donc considéré comme une personne. Il peut interagir sur l’environnement et les communautés aux environs, selon les comportements humains. Si le volcan est maltraité il y a des conséquences terribles, mais l’inverse aussi fonctionne. Certains habitants croient que les laves se précipitant dans l’océan seraient de l’or envoyé du Merapi pour le royaume de la reine des mers du sud. Ils sont considérés comme le Ying et Yang, le Merapi serait l’homme et l’océan la femme, qui symbolise la fertilité. Enfin, pour les locaux, parler du Merapi est tabou, il faut toujours se référer au gardien du volcan

La cérémonie du Labuhan, un rite organisé chaque année aux divinités

La déesse des Mers du sud, Nyai ratu Kidul, et l’esprit du volcan, Sapujagad

Après toute la misère, une sorte de bénédiction par le volcan est cependant apparue dans la nuit du 29-30 octobre, une pluie mêlée de cendres est tombée. Cela représente comme une immense purification car les cendres du Merapi fertilisent le sol des terres de Java. D’abord, elle noircit les plantes, les arbres (c’est pire quand il ne pleut pas) et elle tue beaucoup de parasites et de micro-organismes. Seuls quelques micro-organismes les plus résistants ne se font pas tuer. Ainsi, les cendres purifient tout : la terre et les eaux souterraines. C’est grâce à elles que le centre de Java est la terre la plus fertile au monde. Cela nous donne l’impression qu’après que le Merapi a pris la vie de trois personnes sacrées, c’est comme s’il nous les redonnait, mais sous une autre forme : « En sacrifiant trois vies, il en donne une autre mais plus puissante. » Pourquoi avoir donc sacrifié le gardien du volcan ?

Selon le culte religieux local, une des raisons pour lesquelles le mont Merapi aurait fait éruption est justement parce que Mbah Marijan, le gardien de la montagne, n’aurait pas été à la hauteur de son poste. Le gardien a pour rôle depuis des siècles et des siècles de dialoguer avec le volcan, interpréter ses intentions et de, bien sûr, apaiser son courroux. Mais depuis quelques temps, il aurait pensé plus à lui-même qu’au volcan…

Publicité pour le Viagra javanais

Les gens du coin ont commencé à soupçonner que cette éruption pourrait être une punition infligée à Mbah Marijan pour avoir vendu son image à la compagnie qui a créé le Kuku bima, une boisson énergisante à base de caféine. Kuku bima est une compagnie qui s’est fondé sur la légende de Bima (personnage mythologique javanais) et son arme qui le rendrait invincible : l’ongle de son pouce droit. Cet ongle est un symbole de puissance. Pour faire de la publicité pour cette boisson, qui donnerait une puissance physique et spirituelle, la firme a utilisé l’image des personnalités connues. On a pu voir sur les Kopaja, chaîne de bus de la capitale, les photos d’Ade Rai, champion de boxe indonésien bodybuildé, et de Mbah Marijan.

Bus Kopaja de Jakarta, avec une publicité pour Kuku Bima. Ade Rai, champion de boxe indonésien bodybuildé,

côtoie Mbah Marijan : la force physique et la force spirituelle

L’association du pouvoir physique et spirituel, quel contraste ! On comprend pourquoi le gardien avait perdu de son charisme ces derniers temps, et pourquoi le volcan se serait vengé sur lui ou bien pourquoi le gardien aurait choisi de rester au lieu de fuir dans un ultime pari pour regagner son prestige d’antan…

Epilogue

Aujourd’hui, les éruptions continuent, même si elles ont baissé en intensité. Les cendres du Merapi ont recouvert Jogjakarta et une grande quantité s’est déposée sur le célèbre temple de Borobudur. Mais les travaux ont déjà commencé pour le lavage de ce temple sacré, mais aussi le déblayage des terres. Le président indonésien SBY (Susilo Bambang Yudhoyono) qui avait déplacé son gouvernement pour quelques jours a regagné Jakarta.

L’armée indonésienne nettoie le templ de Borobudur, patrimoine mondial de l’humanité

Les réfugiés du Merapi ont retrouvé leurs villages dévastés et ont commencé la reconstruction, sauf à Kinahrejo, le village sacré, où personne ne s’aventure plus. On voit toujours Mbah Marijan en photographie sur les bus de la capitale…Le sultan de Jogjakarta qui a déjà des problèmes de succession (il a cinq filles et pas un seul garçon) n’a pas encore nommé de nouveau gardien du volcan Merapi…

Nous tenons à remercier chaleureusement Mme Elizabeth Inandiak, écrivaine et auteur de deux ouvrages majeurs sur la culture javanaise : Les chants de l’île à dormir debout sur les savoirs de Mbah Marijan et la pensée symbolique javanaise et Le livre de Centhini qui offre une synthèse sur un immense ouvrage épique écrit en javanais au XIXème siècle compilant toutes les connaissances et légendes de la région de Jogjakarta). Elle vit depuis vingt ans sur les pentes du Merapi et a eu la gentillesse de nous fournir l’essentiel des connaissances utilisées dans cet article.

Les élèves de FLS Seconde : Nedissa, Lucille, Estelle, Kevin, Alexandra, Tehono, Lucas, Cynthia.

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