Rencontre avec Frédéric Martel : mondialisation, culture et valeurs en débat

Nous sommes actuellement en train de vivre, grâce à l’internet notamment, une véritable période de globalisation des différentes cultures et valeurs du monde. La question est : allons-nous laisser derrière nous une seule culture ou des valeurs qui diffèrent de nations en nations, de peuples en peuples ? Beaucoup affirment que nos différences sont essentielles et que ce sont elles qui forment la belle diversité du monde. Frédéric Martel, troublé par cette question depuis longtemps, étudie cette mondialisation en tant que journaliste et essayiste. Non seulement il vient de publier un livre sur le sujet, Mainstream, mais en plus participe à de nombreuses conférences. Nous avons eu la chance d’assister à l’une d’elles, à Hong Kong.

DSC_0142Un jeudi à 8h30, Frédéric Martel arrive, souriant, après maintes mésaventures dans sa recherche de taxis. Blouson en cuir, journal hongkongais à la main, cet homme dans la quarantaine donne de lui l’image d’un homme du monde, un homme ayant réussi sa vie par sa plume et sa connaissance de la société, de ses habitants. « Je ne suis avant tout qu’un simple écrivain d’essais, dit-il en se présentant. Par mon style d’écriture, j’essaye de donner mon interprétation personnelle sur les choses que j’étudie. Ce qui fait de moi un journaliste vivant et engagé, au contraire de la plupart des journalistes français, qui portent un regard neutre sur ce qu’ils font ».

Pour écrire ses essais, faire ses émissions, voire composer ses livres, Frédéric Martel doit faire :

– des enquêtes sur le terrain. Il doit en effet obtenir de l’information en amassant des témoignages, provenant la plupart du temps des quatre coins du monde. Grâce à ces multiples informations, il peut tirer des conclusions sur ce qu’il étudie.

– des recherches qualitatives (non pas des recherches quantitatives, qui sont des recherches d’informations pouvant se convertir en chiffres) qui consistent en des collectes verbales pouvant être interprétées de manière subjective par le chercheur.

Frédéric Martel s’intéresse particulièrement à la mondialisation qu’il étudie et analyse différemment des autres journalistes. Il s’intéresse à trois aspects précis de la mondialisation :

  1. L’aspect culturel : les cultures qui évoluent

  2. L’aspect social : les valeurs qui se globalisent

  3. L‘aspect numérique : l’internet, outil de la mondialisation

Tout d’abord, Frédéric Martel nous explique la notion d’émergence culturelle. Après la Deuxième Guerre mondiale, la France pensait globalement représenter l’identité culturelle du monde, le centre culturel de la planète. Cela se voit beaucoup à l’échelle européenne notamment : la littérature, le cinéma et le théâtre français sont fortement appréciés et reconnus dans le monde comme le centre de la culture européenne. La France prétend ainsi apporter au monde une culture centralisée de l’Europe. Plus tard d’autres pays émergent dans le monde en imposant leur propre culture. Ce sont des cultures parfois plus élitistes, mais une véritable culture de masse est aussi possible grâce à la production et à la diffusion de nombreux contenus culturels.

Le modèle de l’artiste français a du mal à tenir durant la seconde moitié du XXe siècle. La hiérarchie culturelle auparavant rigide des Français (littérature en haut, théâtre au milieu et cinéma et musique en-dessous) est déstabilisée avec l’aide de philosophes français tels Derrida ou Foucault. Il y a aussi Lévi-Strauss, qui relativise l’art culturel de la France comparé au reste du monde ; il démontre leur colossale différence.

D’autres philosophes français ont cependant eu du mal avec ces constats et détruisent la culture moderne, notamment celle visible à une époque aux États-Unis. On peut le voir dans le livre de Walter Benjamin : L’Oeuvre d’Art à l’époque de sa reproductibilité technique ou encore avec l’article de Theodore Adorno, critiquant le jazz des années 1940. Il y décrivait un mouvement musical de « radio » et en rien de la musique. C’est un esprit très européen de l’époque pour qui tout doit être classique, européen, fait par des hommes blancs.

Cependant, de nombreux pays émergents s’imposent dans la mondialisation avec leurs produits culturels : ce ne sont pas seulement les BRICS, mais un groupe bien plus large : Colombie, Mexique, Chili, Turquie, Egypte, Nigeria, Iran… une vingtaine de pays imposent leurs cultures en allant dans des directions différentes.

61eB-wDmJaLEnsuite, Fréderic Martel expose la diffusion mondiale des droits de l’homme. Quand on pense aux droits de l’homme, on pense directement à la France, puis à l’Angleterre, aux États-Unis. Mais grâce à la mondialisation, les débats occidentaux s’étendent dans les autres parties du globe. Un exemple peut être le mariage gay, qui est désormais présent en Angleterre, au Brésil… La carte des droits de l’homme change, les valeurs auparavant occidentales s’étendent fortement dans le reste du monde.

Enfin, l’essayiste illustre le rôle d’internet dans cette diffusion de la culture et des valeurs. Selon lui, internet a joué un rôle capital pour les États-Unis. On peut le voir par les réseaux sociaux qui viennent directement d’Amérique. La puissance que les États-Unis exercent sur l’internet dans le monde se remarque par un point fondamental : C’est l’ICANN, une organisation basée à Los Angeles, qui gère les noms de domaine. C’est elle qui délègue aux agences nationales (comme pour le « .fr », par exemple). Néanmoins, une bataille sur l’internet se fait remarquer, surtout avec la Chine qui veut faire son propre internet avec ses propres lois. Hong Kong a d’ailleurs la particularité de regrouper les deux modèles d’internet.

Le journaliste s’intéresse donc à la notion de « soft power », par opposition au « hard Power » (capacité à influencer d’autres pays par la force, généralement grâce à l’armée). Le soft Power est plutôt la capacité à influencer d’autres pays non par la force, mais sur le plan mental ou moral avec la culture et les valeurs. Internet est l’outil parfait : il diffuse au monde les produits culturels et les valeurs d’un pays.

Tout le travail de Frédéric Martel repose sur la question : qu’est-ce que la mondialisation ? Ses trois derniers ouvrages essayent de répondre à cette question. Pour lui, la mondialisation se traduit par de nombreuses choses, mais notamment par une uniformisation des produits culturels et des valeurs dans le monde. Grâce à internet, nous sommes tous interconnectés et ce malgré les censures imposées par certains pays. Cependant, la réalité est qu’il existe de nombreuses sphères fragmentées dans le monde, même sur internet. En effet, il n’y a pas de frontières réelles mais des murs, tels la langue, la culture ou encore le sentiment de communauté et d’appartenance au territoire. JFK en a fait un point dans son discours à propos du projet de voyage sur la lune, et explique comment ces frontières symboliques existent réellement sur la Terre.

Les forces indéniables d’internet sont tout de même à noter : en effet on retrouve sur le réseau numérique toutes les multitudes d’identités possibles. Internet déploie toutes ces identités, que l’individu pourra ensuite additionner en lui. En matière de culture, la France était auparavant prescripteur de valeur. Son état d’esprit est maintenant profondément modifié car le pays est constamment confronté, particulièrement grâce à internet, à des identités nouvelles, des manières de penser différentes. Certains veulent préserver à tout prix l’identité culturelle de la France, la protéger. Ils veulent se retirer de cette mondialisation, cette interdépendance culturelle. Selon Fréderic Martel, en revanche, c’est en participant à la mondialisation et à la révolution numérique que la culture française peut se renforcer, car culture et mondialisation sont étroitement liées. Selon lui, les phénomènes d’aujourd’hui ne sont ni « bon » ni « mauvais », c’est ce que l’on en fait qui compte réellement.

Cette conférence très intéressante a été suivie par une séance de questions dont voici quelques exemples avec les éléments de réponse :

Qu’avez vous à dire sur le mouvement rap dans tout cela ?

– Grande influence du rap chez les jeunes, surtout les minorités noires et arabes.

– Le rap américain, notamment le « gangsta rap » lie les minorités des Etats-Unis et celles de France.

– Pour Martel, le modèle français consiste avant tout en la négation complète de l’identité culturelle étrangère telle, le rap ou encore la nourriture halal, pour prendre un autre exemple, au profit du modèle d’assimilation. D’où une mauvaise image ou une impression tronquée sur le mouvement rap.

Qu’avez vous fait comme études ?

– Master en philosophie et sociologie politique

– À travaillé comme directeur d’un centre de recherches à Paris, en tant qu’enseignant, et finalement comme journaliste et écrivain.

– Un conseil important pour le succès : défendre des idées différentes, ne pas être dans l’harmonie des autres et ne pas essayer de se conformer, il faut au lieu de cela faire quelque chose de différent de celui qui nous précède.

Jusqu’à quel point pensez-vous que les États-Unis influencent la culture de masse ?

– Les Américains sont les seuls à construire une culture mainstream qui plaise à tout le monde. Les autres ont beau essayer ils n’y arriveRont sÛrement pas.

– Le cinéma américain domine au contraire du cinéma chinois qui lui est une total « failure ». Le cinéma chinois contient en effet trop de censures. Le cinéma indien, est quant à lui plus intéressant car c’est un cinéma qui sait parler à son peuple.

– La domination culturelle américaine est possible avant tout grâce à sa capacité d’innovation et de contre-culture, son cinéma et sa musique sont capables de se renouveler régulièrement.

Au regard de cette domination américaine, l’idée de fragmentation n’est-elle pas irréelle ?

Fréderic Martel sourit et rit même à cette question, en disant ironiquement que toutes ses recherches sont donc inutiles, et son métier remis en question !

– Il faut une culture qui parle au monde entier, la culture mainstream américaine concentre tant de minorités qu’elle parle à tout le monde, car elle est diverse.

– On aperçoit néanmoins que la culture nationale persiste, au niveau de la musique, de la littérature et dans nombreux autres domaines.

Victor Chaix, Première ES1

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