Où va l’Asean ?

A l’occasion du onzième forum de l’Asean à Bangkok en novembre dernier, l’Alliance Française a accueilli Jean-Christophe Victor, dont l’émission « Le dessous des cartes » est bien connue du public français, pour mener une table ronde consacrée à l’avenir de la grande organisation régionale du sud-est asiatique.

Au micro, Paul Dumont, Conseiller du Commerce Extérieur et modérateur du débat

Au micro, Paul Dumont, Conseiller du Commerce Extérieur et modérateur du débat

C’est dans le cadre de son programme “Débats sur scène” que l’Alliance Française de Bangkok a accueilli Jean-Christophe Victor, fondateur et directeur scientifique du LEPAC (Laboratoire d’Études Politiques et d’Analyses Cartographiques) et créateur de l’émission « Le dessous des cartes ». Il était entouré de Punchada Sirivunnabood, chercheur en sciences politiques à l’Université de Mahidol, Chayodom Sabhasri, chercheur en économie à l’Université de Chulalongkorn, Paul Dumont, Conseiller du Commerce Extérieur et fondateur de Francom Asia, Bruno Jetin, chercheur en économie à l’IRASEC, Arnaud Leveau, chercheur en sciences politiques à l’Université de Chulalongkorn et Arnaud Dubus, journaliste et correspondant de Libération et de RFI en Thaïlande.

L’Asean est née en 1967, dans une perspective anti-communiste. À l’époque de la guerre du Viêtnam, l’association a vu ses accords sur les investissements, les échanges et la construction institutionnelle se multiplier. De nos jours, l’Asean est une organisation économique, politique et culturelle, encore que ces deux derniers aspects restent encore peu développés. L’Asean peut néanmoins aujourd’hui être envisagée dans une perspective de comparaison avec les autres associations d’intégrations régionales, notamment avec l’Union Européenne.

Une conférence de Jean-Christophe Victor a ouvert la soirée

Une conférence de Jean-Christophe Victor a ouvert la soirée

Extrêmement pédagogique, les approches cartographiques de M. Victor permettent une analyse pertinente des enjeux auxquels se trouve confronté le monde d’aujourd’hui. A travers une série de cartes explicitées par les réflexions des intervenants, ce sont les perspectives d’avenir de l’Asean qui ont été brossées à grands traits. A plusieurs reprises, les intervenants ont évoqué le centrage progressif du monde actuel sur le Pacifique. Le débat ne pouvait que s’ouvrir par l’épineuse question des relations de l’Asean avec les deux puissances dominantes du monde d’aujourd’hui.

L’ASEAN, tiraillée entre Chine et Etats-Unis ?

J-C Victor devant l'une des cartes créées pour son émission télévisée

J-C Victor devant l’une des cartes créées pour son émission télévisée

Les intervenants s’accordent à constater que les projets économiques américains dans la région cherchent à exclure la Chine, tandis que la Chine exclut tout autant les Etats-Unis de ses projets concernant l’Asean : une rivalité entre les deux géants se confirme, avec pour enjeu l’influence économique et commerciale en Asie du Sud-Est. Cette rivalité entre les deux puissances divise les pays de l’Asean. Beaucoup d’entre eux ont cependant tendance à se tourner vers la Chine. Certains restent plus enclins à traiter avec les Etats-Unis, tandis que d’autres cherchent un équilibre, comme la Birmanie, qui signe des accords avec les deux pays.

La question de la place de la Chine est cruciale aujourd’hui pour l’Asean : un ASEAN+3 existe bel et bien (avec la Chine, le Japon et la Corée du Sud) et se réunit à chaque sommet de l’organisation. Certains voient cependant l’avenir sous la forme d’un ASEAN+1 qui associerait la Chine aux nations d’Asie du Sud-Est, ou encore un ASEAN+2 avec le Japon comme partenaire supplémentaire. Les initiatives d’investissement de la Chine en Asie du Sud-Est sont actuellement nombreuses, elles sont par ailleurs un moyen de réduire dans la région le rôle des Etats-Unis, du Japon mais aussi de l’Union Européenne, premier investisseur en Asie. Les cartes proposées par Jean-Christophe Victor montrent aussi à quel point la Chine densifie aujourd’hui ses réseaux de communication vers les pays du sud-est asiatique. Ces routes et voies ferroviaires sont autant d’axes de pénétration pour l’activité commerciale chinoise.

Est-ce à dire que la Chine se soucie de l’Asean en tant que partenaire ? Elle refuse pourtant d’être membre de la Mekong River Commission, commission internationale chargée de coordonner l’exploitation du bassin du Mekong, et privilégie sur ce thème les relations bilatérales avec les pays membres de la Commission (Thaïlande, Vietnam, Laos, Cambodge). On voit bien là le choix affiché par la Chine d’un dialogue officiel avec l’Asean sur les sujets à faibles enjeux, mais de discussions bilatérales d’État à État pour les questions plus sensibles.

L’Asean sur les pas de l’Union Européenne ?

De gauche à droite: Arnaud Dubus, Arnaud Leveau, Jean-Christophe Victor, Bruno Jetin, Punchada Sirivunnabood, Chayodom Sabhasri, Paul Dumont

De gauche à droite: Arnaud Dubus, Arnaud Leveau, Jean-Christophe Victor, Bruno Jetin, Punchada Sirivunnabood, Chayodom Sabhasri, Paul Dumont

Tous les intervenants sont relativement confiants quant à l’avenir de l’organisation, qui constitue assurément la meilleure échelle de travail possible pour les pays membres. Par leur histoire, l’Asean et l’UE ne sont pas sans points communs. La CEE avait en effet été fondée en partie dans une perspective d’unification de l’Europe de l’Ouest face au bloc communiste. L’Asean est née quant à elle pour contrer la montée du communisme en Asie dans la seconde moitié du XXe siècle. Y aura-t-il à l’avenir élargissement de l’Asean, comme ce fut le cas pour le projet européen ? Selon les intervenants de ce soir, l’association d’Asie du Sud Est a bien vocation à s’agrandir, mais sans doute pas autant que l’Union Européenne.

Au-delà de ces quelques ressemblances, l’UE et l’Asean restent cependant très différentes. La question des échanges intra-zone, qui sont beaucoup moins importants dans l’ASEAN que dans l’UE, est récurrente dans la discussion. Sur ce point, l’avance de l’UE est indiscutable, et pour longtemps encore : il est manifeste que l’Asean ne prévoit pas d’améliorer ce faible taux d’échanges internes dans un avenir proche. Certains pays ne sont, en effet, pas prêts à ouvrir leurs frontières de peur que les entreprises nationales ne soient dépassées par celles, plus compétitives, de pays voisins. Ainsi, le projet d’unification de l’espace aérien de l’Asean est bloqué par les oppositions entre les différents pays membres. La Malaisie souhaite qu’il aboutisse, pour promouvoir sa compagnie Air Asia, tandis que l’Indonésie proteste car ses compagnies sont moins compétitives. De même, seuls quelques accords bilatéraux ont été mis en œuvre concernant l’énergie, car un marché libre de celle-ci en Asean mettrait en péril les équilibres économiques et politiques actuels. En Indonésie, où la hausse du prix du carburant a généré des émeutes, le gouvernement a fait le choix de subventionner et à réguler ce prix. Dernier exemple : l’accès verrouillé au marché du travail en Thaïlande, notamment dans le domaine médical, ce qui va totalement à l’encontre d’une idée de libre circulation des professionnels qualifiés. La faiblesse des infrastructures de transport entre les pays membres est un obstacle de plus aux échanges intra-zone.

Les inégalités sociales sont aussi un frein considérable au dynamisme de l’Asean. Selon le professeur Chayodom, résorber les écarts de richesses dans des pays comme le Cambodge ou le Laos est essentiel pour la croissance économique de l’ensemble de la zone. Le professeur Punchada renchérit sur la difficulté de parvenir à une diminution globale des disparités sociales. En effet, la résorption des inégalités est freinée par de nombreux facteurs, tels que les problèmes de corruption ou la diversité des modèles politiques des pays de l’Asean. Or, pour développer le commerce intra-zone de l’Asean, il faudrait que la consommation des ménages augmente, ce qui est difficilement réalisable du fait de la pauvreté persistante. La clé du développement des échanges intra-zone passera donc par la hausse du pouvoir d’achat.

Enfin, une autre différence majeure avec l’UE est le déficit institutionnel qui caractérise l’Asean. Il est particulièrement visible dans la gestion des crises. Lors du récent typhon aux Philippines, l’intervention de l’Asean a été inexistante. Cela s’explique notamment par un manque de moyens : le secrétariat de l’organisation du sud-est asiatique a un budget annuel de 15 millions de dollars pour 260 employés, contre… 30 000 employés pour l’Union Européenne ! En fait, le secrétariat de l’Asean semble avoir davantage pour mission d’organiser des sommets et de promouvoir l’organisation que de mettre en œuvre des politiques communes. Pourtant, une politique environnementale commune serait par exemple un atout : les pays de l’Asean sont très exposés aux risques naturels, notamment aux typhons ou aux montées conséquentes des eaux, et ces risques font peser une menace sérieuse sur les littoraux, urbanisés et développés dans la plupart des pays membres.

Les tensions géopolitiques, un obstacle pour l’Asean ?

Jean-Christophe Victor, invité d'honneur de la soirée, et Judith Couvé, élève de Terminale S au Lycée Français de Bangkok

Jean-Christophe Victor, invité d’honneur de la soirée, et Judith Couvé, élève de Terminale S au Lycée Français de Bangkok

Les litiges territoriaux, notamment en Mer de Chine du Sud, sont aujourd’hui un enjeu central pour l’Asean. Certains Etats membres soutiennent les revendications chinoises, tandis que d’autres se confrontent à la Chine, comme le Vietnam, les Philippines ou encore le Brunei. Les revendications de ces trois pays s’appuyaient jusqu’à présent sur la Convention de Montego Bay sur le droit de mer. Le tracé chinois date, lui, de 1946. Proposé à l’origine par le Kuomintang, il a été récupéré par la Chine communiste.

D’autres litiges territoriaux peuvent opposer des pays membres. C’est le cas du contentieux territorial (pour un enjeu de 4,6km2) autour du temple khmer de Preah Vihear entre la Thaïlande et le Cambodge. En effet, les tensions se sont ravivées en juillet 2008 après l’inscription du temple au Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco. Puis, en 2011, les relations entre le Cambodge et la Thaïlande se sont dégradées à nouveau, jusqu’à faire plusieurs victimes lors d’incidents frontaliers. Les hostilités ont rapidement pris fin grâce à l’action conjuguée de la présidence indonésienne de l’ASEAN et du Conseil de sécurité des Nations unies.

Cette passionnante table ronde a donc permis de mettre en lumière les grandes problématiques de demain. L’ASEAN attire de plus en plus l’attention de la communauté internationale et des acteurs économiques mondiaux, ce qui permet de l’envisager à l’avenir comme un acteur important dans la mondialisation. Elle reste néanmoins divisée, entre attirance vers la puissance américaine, ou au contraire, attrait pour la Chine. Les progrès espérés doivent se faire sur le plan économique (développement du commerce intra-zone), mais aussi politique (pour faire face aux litiges territoriaux notamment, aux catastrophes naturelles, et pour lancer un réel projet de politique commune). Alors, l’Asean n’aura plus à rougir de la comparaison avec l’Union Européenne…

Judith Couvé et Léandre Barôme – Terminale S

1 comment for “Où va l’Asean ?

  1. vos blanquier
    21 février 2015 at 20:04

    Bravo Judith

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *