La nuit blanche de Christophe Girard au Japon

Christophe Girard et les élèves du LFK

Christophe Girard et les élèves du LFK

Christophe Girard est un homme surprenant à l’activité débordante. Actuel maire du 4e arrondissement de Paris, il a été par le passé adjoint à la culture du maire de Paris Bertrand Delanoë et directeur de la stratégie mode chez LVMH, dont il reste consultant encore aujourd’hui. Grand initiateur et orchestrateur des « nuits blanches » parisiennes, il s’est rendu à Kyoto le 5 octobre dernier, pour participer à l’ouverture de la version japonaise de cet événement culturel. Christophe Girard est aussi un fin connaisseur du Japon, pays dont il a étudié la langue et où il a vécu dans sa jeunesse. Malgré son agenda chargé, Christophe Girard nous a fait l’honneur de venir visiter l’école française du Kansai et de nous consacrer une partie de son après midi pour répondre à nos questions avec une grande bienveillance.

Christophe Girard, pourquoi êtes vous au Japon aujourd’hui?

La première raison de ma visite au Japon, la 47e, c’est d’abord la Nuit Blanche. J’ai eu cette idée en 2000 et quand Bertrand Delanoë a été élu, nous l’avons mise en place. Il y avait des galeries, des lieux insolites, avec une dimension participative et des artistes très engagés. Cette année, je ne serai pas à Paris, pour cet événement mais au Japon, un pays auquel je suis très attaché car j’y ai fait une partie de mes études à la fin des années 70. La nuit blanche s’exporte, inspire, notamment au Japon, un pays où la culture est si forte. C’est merveilleux. Kyoto est une ville d’artistes, d’artisans, de poètes, de traditions.

Si je viens vous voir aussi, c’est que je suis très attaché à l’éducation. Ne nous devons être très vigilants sur les moyens donnés à l’éducation. La société marchande, le monde consumériste a parfois pris le dessus sur le savoir, la citoyenneté, la liberté. L’éducation, doit servir à former des êtres sensibles au savoir, au respect et à l’attention aux autres. Imaginons que chacun de nous soit identique. Quel ennui ! La diversité est au contraire tellement stimulante. Vous en êtes l’illustration : des élèves d’un lycée français, au Japon à Kyoto. C’est une belle fierté pour nous en tout cas. La France est un pays de brassage, de mélange des cultures, d’ouverture. Un pays qui n’a pas peur des difficultés. Les liens entre la France et le Japon sont très anciens et si forts. Vous en êtes l’illustration, vous qui êtes pétris de plusieurs cultures, plusieurs langues.

La carrière de Christophe Girard chez LVMH

Avant d’entrer en politique, vous étiez dans le monde de la mode. Pourquoi et comment êtes vous entré dans ce monde ?

Je suis rentré dans l’univers de la mode au Japon ! D’abord, j’ai fait des études de japonais aux langues O, pendant 2 ans, ainsi qu’un peu de droit et d’économie. Ensuite, je suis venu à Tokyo, j’ai travaillé comme étudiant dans une boutique Saint Laurent où je donnais aussi des cours de français au personnel. J’ai même été mannequin. Il y avait très peu d’étrangers au Japon en 1976. Un jour Yves Saint Laurent et son associé, M. Bergé sont venus à Tokyo où j’ai eu la chance de les rencontrer. C’est un hasard de la vie. Ensuite, je suis me suis installé à San Francisco quelque temps et j’ai suivi des cours à Berkeley.

Vous êtes directeur de la stratégie mode chez LVMH. Pouvez vous nous expliquer votre fonction plus précisément ? Pour quelles marques du groupes travailliez-vous?

D’abord il faut préciser que LVMH est un groupe extrêmement dynamique qui a plusieurs pôles d’activité et possède plusieurs marques, dans le secteur du luxe notamment, avec Louis Vuitton, , Dior, Céline, Kenzo, Givenchy, Marc Jacobs, Berluti, Bulgari, Fendi,. Sephora aussi …mais il y a aussi d’autres activités, des médias notamment comme Radio Classique, ou le magazine Connaissance des arts, le quotidien économique Les Echos. Le grand magasin le Bon marché fait aussi partie de notre groupe. Mon rôle, était et est toujours car je suis toujours conseiller pour le groupe, d’être attentif aux nouveaux talents de la mode et de leur offrir une chance de travailler éventuellement pour les marques du groupe. Je suis un peu comme un chien truffier. Même si par Internet on a accès à tout, cela ne remplace par la réalité des rencontres et des contacts. Il faut aller voir les personnes, découvrir leurs créations pour vraiment se rendre compte de leur talent.

Parallèlement, j’étudie aussi l’évolution géopolitique des pays pour estimer les opportunités d’implantations internationales. Par exemple nous avions proposé une ouverture de Louis Vuitton en Mongolie il y a quelques années en évaluant la situation économique et politique du pays pour voir apprécier la viabilité d’un tel investissement. Il faut être audacieux mais aussi prendre les bonnes décisions, parfois, en émettant un avis différent de la logique budgétaire et comptable et toujours travailler sur le long terme.

Quelle est votre marque préférée?

Je fais souvent attention à ce que j’emporte quand je pars en voyage. Ici, (à Kyoto) j’ai apporté une chemise Issey Miyake, fétiche car ancienne. J’ai aussi des vêtements de Rykiel Homme, Kenzo, mais je vais aussi dans des magasins comme H&M ou Zara . J’ai découvert une nouvelle marque française, AMI (Alexandre Mattiussi).

Pourquoi le luxe français est-il si populaire en Asie et notamment au Japon? Avez-vous cherché à adopter les produits du groupe à ce marché ? Comment ?

Nous savons que la France est un pays qui accorde beaucoup d’importance à la mode et possède un savoir-faire qui est incomparable. Par exemple, il existe encore des plumassiers à Paris. Un savoir faire rare, celui de confectionner des vêtements avec des plumes. Le Japon est aussi un pays qui aime ses traditions et qui a de nombreux savoir-faire. C’est pour cela que la France et le Japon s’influencent mutuellement et se comprennent si bien.

Le vêtement constitue le premier contact avec l’autre et c’est aussi une manière de s’exprimer. En revanche, pour ce qui est de l’adaptation au marché asiatique, je vais peut être vous surprendre mais je pense qu’il ne faut s’adapter à rien, jamais sous peine de perdre son âme. Louis Vuitton ne crée pas de produits spécifiques pour le marché asiatique. Les grands créateurs ne s’adaptent pas, ils suivent leur style. Nous aussi dans nos vies, il faut oser être soi, ne pas se compromettre.

L’homme politique

Pourquoi vous-êtes vous tourné vers la politique en même temps que votre carrière dans la mode ?

C’est ma nature d’avoir plusieurs vies. Je n’ai pas envie de me contenter d’une seule vie ! Mon envie de faire de la politique est liée à ma capacité d’indignation permanente. Dès l’adolescence, je me suis révolté contre les injustices. Quand on sait que des enfants ne vont pas à l’école, que des gens meurent d’épidémie, qu’il y a des conflits atroces, on ne peut pas rentrer chez soi le soir et se dire que le monde est merveilleux. Faire de la politique est une façon d’essayer d’agir sur le monde. Au début de l’épidémie de Sida, j’ai vu beaucoup d’amis mourir. J’ai appris à ressentir l’injustice de la mort. En tant que citoyen, je me suis engagé dans des associations qui demandaient aux pouvoirs publics d’agir et aux laboratoires d’accélérer la recherche de traitements. Là aussi ces expériences m’ont sensibilisé à l’idée de l’intérêt général. Agir non pas pour soi, mais au service de la collectivité.

Enfin, ma rencontre avec Daniel Cohn-Bendit, m’a mis le pied à l’étrier politique. Cohn-Bendit fut un des leaders des étudiants au moment de la révolte de 1968. Il m’a proposé d’être candidat sur sa liste aux élections européennes de 99. J’ai appris à cette occasion ce qu’était une campagne politique, comment on se battait pour des idées, pour un programme. J’y ai pris goût. Bertrand Delanoë m’a ensuite vivement encouragé à m’engager dans les élections municipales parisiennes de 2001. Une fois élu, il m’a choisi comme adjoint à la culture. Nuit Blanche, faisait partie des idées que j’ai apportées. Redynamiser la vie culturelle parisienne, bousculer les conservatismes, tout en gardant la préoccupation de protéger et entretenir le patrimoine. Bertrand Delanoë est un Maire exigeant et audacieux pour Paris et sa vitalité. Puis en 2012, je suis devenu maire du 4° arrondissement. Depuis cette époque, je me consacre à la politique tout en continuant à exercer mon métier de conseiller chez LVMH.

Quelles ont été vos actions principales en tant qu’adjoint à la culture ?

Pour vous donner quelques exemples, nous avons développé le nombre de médiathèques et de bibliothèques. Il y en a environ 75 aujourd’hui. Nous avons ouvert de nouveaux conservatoires de musique et des lieux de pratiques amateurs… Il y a eu Nuit Blanche aussi bien sûr, exportée aujourd’hui dans 25 pays. L’Art pour grandir permettant l’accès des plus jeunes à la culture…

Quel est votre pire et votre meilleur moment de Nuit Blanche dans vos souvenirs ?

Le pire, c’était lors de la première Nuit Blanche à Paris. Bertrand Delanoë fut poignardé par un fou. Mais j’ai beaucoup de bons souvenirs. Par exemple, j’aime voir dans des lieux très inhabituels, des œuvres, découvertes par des publics venus de toute l’Ile de France. Observer nos concitoyens entrer et rêver, réagir spontanément, c’est beau.

Quand nous avons décidé d’associer des maisons de retraite à l’événement, le fait de voir les seniors, qui sont souvent trop isolés, s’émerveiller et débattre, c’était magnifique aussi. Je garde aussi un excellent souvenir d’une installation de Claude Lévêque qui avait, avec un jeu de lumières, projeté des effluves de parfum dans une ancienne usine du 13e arrondissement.

Que faut il pour préparer un événement culturel comme les Nuits blanches ?

Il faut du culot, de la persévérance et de l’organisation. Il y a toujours quelqu’un pour dire que ce n’est pas possible, soit à cause de la sécurité, de la peur de l’échec, de l’opposition supposée du personnel municipal. En fait, tous les services de la ville ont joué le jeu avec beaucoup d’engagement. Tout le monde s’y est mis : la préfecture de police, la RATP, les agents de la ville.

Des lieux privés se sont aussi mobilisés et ont contribué au succès de l’événement. Il y a des personnes qui décident d’ouvrir leur jardin, des salles de concert, des galeries qui ouvrent pour l’occasion.
Tout les acteurs de Nuit Blanche, le temps d’une nuit, sont dans une sorte de communion citoyenne grâce à la culture, ses créations et les artistes.

Qui sont les personnes qui ont permis la création de Nuit Blanche à Kyoto ?

L’initiative est venue de l’ambassade de France, du consulat et de l’Institut culturel français. Ensuite, la ville de Kyoto s’est investie dans la manifestation. C’est tellement naturel qu’une ville comme Kyoto, d’une richesse culturelle exceptionnelle, s’investisse dans ce genre de manifestation. Pour Paris, c’est une immense satisfaction qu’une telle ville se soit appropriée cette idée. De plus, depuis 55 ans, Kyoto et Paris sont liées par un pacte d’amitié. Elles se sont jumelées par la suite.

Le débat sur l’homoparentalité

Christophe Girard, vous êtes père de 2 enfants. Ces 2 enfants sont-ils des enfants adoptés ou pas ?

J’ai en effet deux enfants. Ils ne sont pas adoptés. Je les ai eus avec deux femmes différentes. Mes deux fils ont grandi dans une famille qui n’est pas traditionnelle. Je suis homosexuel et suis marié à un homme. L’une des deux mamans est aussi homosexuelle.

Quand avez-vous découvert votre homosexualité ?

Ce qui est très important en général sur ces sujets là, vous qui êtes à l’âge de l’adolescence, c’est qu’avec vos parents et la société autour de vous, vous soyez vous-même. L’important lorsqu’on découvre sa personnalité, c’est d’être en vérité avec soi. La nature nous a fait ce que nous sommes. Quand on est en vérité avec soi, on est bien dans sa peau. Et quand on est bien dans sa peau, on est beaucoup plus heureux et les autres vous respectent. Il ne faut pas mentir ni se mentir. Mais bien sûr, chacun gère sa vie selon ses choix, ses forces et ses faiblesses. Je trouve qu’il n’y a pas de leçon à donner. Chacun doit pouvoir vivre sa vie et sa sexualité comme il l’entend. La sexualité est quelque chose d’intime pour laquelle on n’a pas à donner de leçon.

L’homosexualité, est aussi ancienne que le monde. Il y a toujours eu des hommes qui aimaient des hommes et des femmes qui aimaient des femmes. C’est assez banal. En fait, ce ne devrait pas être un sujet de débat ou d’étonnement. D’une manière générale, on n’ose pas poser ces questions là. C’est bien que vous les posiez ces questions là. Dans le contexte international qui est le vôtre, je vois que vous êtes des citoyens du monde en avance, plus éclairés, plus tolérants, plus humanistes. Continuez.

Vous êtes engagé dans la défense des droits des couples homosexuels à adopter légalement un enfant. Selon vous, quels sont les arguments en faveur de ce droit ?

Sur l’adoption, d’abord je pense que toute personne qui souhaite adopter à un désir de paternité très fort qui doit être considéré. Certains couples hétérosexuels pourraient avoir des enfants mais ne le souhaite pas alors que certains couples homosexuels en revanche le souhaitent. Ce sont des questions de choix personnel. Pourquoi l’interdire ? En France, juridiquement, une personne célibataire, homme ou femme, peut adopter un enfant, sans qu’il soit nécessaire de déclarer sa sexualité. Pourquoi serait-ce donc interdit à des couples ? La sexualité n’a pas à rentrer en ligne de compte. La sexualité, c’est quelque chose d’intime.

Ensuite, Il n’y a rien de plus triste au monde qu’un enfant abandonné ou qu’un enfant dont les parents sont morts. Entre un enfant seul et un enfant à qui on peut donner un peu d’amour, que faut il choisir ? Même si c’est plutôt idéal d’avoir des référents féminins et masculins, pourquoi interdire aux homosexuels d’avoir un enfant ? Et puis, les référents masculins et féminins sont partout dans la société. Il y a les autres membres de la famille, les amis qui sont ses référents. D’ailleurs, dans un couple hétérosexuel, si le père ou la mère meurt, on ne va tout de même pas empêcher celui qui reste d’éduquer ses enfants parce qu’il manquerait le père ou la mère ? Au nom de quoi ?

Ensuite, il y a un autre débat, qui est différent de celui de l’adoption, c’est celui de la possibilité d’avoir des enfants pour les couples homosexuels par insémination artificielle. C’est un sujet plus sensible, plus dérangeant, sur lequel il convient de réfléchir, sans préjugé.

Paris et le Japon

Quel votre restaurant Japonais préféré à Paris ?

C’était Kaï rue du Louvre mais il vient de fermer.

Quels sont vos endroits préférés et ce que vous aimez le moins dans Paris ?

A Paris, j’aime beaucoup la rue de Sévigné, quand on marche vers la rue de Rivoli, on a face à soi le chevet de l’Eglise Saint Paul. J’aime cet angle. Selon le détour des rues et des quartiers… l’œil attrape une perspective, la beauté d’un paysage, surprend un tableau de la vie parisienne.

J’aime la rue de Rivoli, la tour Saint Jacques. Rue Geoffroy Langevin, dans le Marais, il y a cette vue sur le centre Pompidou qui est belle. Le mélange de l’ancien et de la modernité offre de beaux contrastes. Mais j’aime aussi ce qui est classique. La grâce de la place des Vosges par exemple, même si je l’aimerais davantage si elle était minérale…mais je vais mettre les écologistes en colère. Et puis bien sûr, l’île Saint Louis : un lieu merveilleux et poétique. En revanche, je n’aime pas trop le parvis de l’Hôtel de Ville. L’Hôtel de Ville lui-même, un peu carton pâte, est un peu kitch. On n’est pas obligé de tout aimer dans sa ville.

Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous que Dieu vous dise le jour de votre mort ?

Tu aurais pu mieux faire. Mais j’aimerais surtout qu’il ait de l’humour, Dieu, s’il existe…

Propos recueilli par Atsumi Théo (4e), Cardonnel Lou (4e), Noda Hugo (4e), Pantel Ulysse (4e), Eto Mio (3e), Parent Hanami (3e), Qian Lufei (3e), Venzac Marie-Moe (Terminale), Saya Mizutori (1ère).

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