Une conférence-hommage « Aux héros de l’armée noire »

La célébration du centenaire du début de la Première Guerre mondiale donne lieu à des manifestations, des expositions et des débats à travers le monde afin d’entretenir le souvenir d’une guerre particulièrement meurtrière qui, pour la première fois, a eu une dimension planétaire — environ 72 belligérants et 20 millions de morts — Les élèves du Lycée Français International de Hong Kong ont eu le privilège de recevoir Hyacintha Faustino, administratrice et enseignante au département des Études africaines à l’Université de Hong Kong où elle est spécialisée dans les relations entre l’Afrique et la Chine.

Madame Hyacintha Faustino à la journée de présentation de son cursus à HKU (crédit, HKU).

Madame Hyacintha Faustino à la journée de présentation de son cursus à HKU (crédit, HKU).

D’origine togolaise, Madame Faustino, titulaire d’un MBA obtenu à Taiwan suite à des études en école de commerce en France, s’est intéressée, par curiosité d’abord, à l’Afrique, terre de ses origines. Puis, au fil de ses recherches, elle s’est penchée sur la Première Guerre mondiale vue d’Afrique et notamment l’importance de l’Afrique et des Africains dans le conflit. Elle apporte ainsi un éclairage extrêmement intéressant et souvent différent sur cet aspect généralement moins couvert par les historiens.
A la veille de la Première Guerre mondiale, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont déjà de grands empires coloniaux dans le monde entier. En Afrique, suite à la colonisation systématique du continent durant la seconde moitié du XIXe siècle, les puissances coloniales se sont entendues lors de la conférence de Berlin en 1885 pour finaliser les frontières et les principes de commerce sans tenir compte de l’histoire des tribus, de leurs langues et de leurs coutumes. Les conséquences de cette répartition se font sentir encore de nos jours.
Au moment où la guerre éclate en Europe, les puissances coloniales ont en Afrique des armées modernes et aguerries, des munitions, et du ravitaillement dans leurs colonies. Celles-ci se retrouvent donc naturellement impliquées dans le conflit des les premiers jours. L’Allemagne possède le Togo, le Cameroun, la Namibie et l’Afrique Orientale Allemande, tandis que la France à la main sur l’Afrique Équatoriale Française, l’Afrique Occidentale Française ainsi que les protectorats du Maroc et de Tunisie. De son côté, l’Empire Britannique gère l’Afrique du Sud, l’Afrique Orientale Britannique, la Côte-de-l’Or, le sultanat d’Égypte, le Soudan, le Nigeria, l’Ouganda, la Rhodésie et le Nyassaland. Les autres puissances européennes impliquées dans le conflit au côté des Alliés sont l’Italie avec la Libye, le Portugal avec l’Angola et le Mozambique et enfin la Belgique avec le Congo belge.
La guerre en Afrique se déroule sur quatre théâtres que madame Faustino a détaillé: d’abord en Afrique de l’Ouest au Togo et Cameroun jusqu’en 1916, ainsi qu’en Afrique du Sud-Ouest en Namibie jusqu’en 1915, où les troupes allemandes sont défaites dans les deux cas. Le troisième front, en Afrique de l’Est, durera toute la guerre sans que les puissances anglaise, belge et portugaise n’arrivent à vaincre l’Allemagne. Le général allemand Paul Emil Von Lettow-Vorbeck y est reconnu pour ses stratégies audacieuses, sans que cela ait d’impact néanmoins sur le cours de la guerre en Europe. Il accepte le cessez-le-feu à la suite de la capitulation de l’Allemagne en novembre 1918. Enfin le quatrième front se déroule en Afrique du Nord où les tribus berbères alliées aux Senoussi et soutenues par l’Allemagne et l’Empire Ottoman essaient sans succès d’ouvrir un front au sud de la Libye et en Tripolitaine contre l’Italie, le Royaume-Uni et la France. La guerre en Afrique fera des centaines de milliers de morts.
Au cours de la guerre, l’Afrique se distingue aussi par sa contribution massive au nombre de soldats et main d’œuvre envoyées en Europe pour soutenir l’effort des pays européens en guerre, et notamment la France. Au moment où débute la guerre, les forces françaises non-métropolitaines sont l’Armée d’Afrique et l’Armée Coloniale. La première était affectée à la défense de l’Afrique du Nord, principalement l’Algérie et les deux protectorats du Maroc et de la Tunisie. Alors que “la Coloniale” regroupe les autres soldats non-métropolitains de l’empire.
Les Tirailleurs sénégalais sont le corps militaire le plus connu de l’Armée Coloniale. Crée en 1857 au Sénégal et progressivement étendu à l’Afrique noire, ce corps de militaires enrôlés volontaires, parfois ex-esclaves issus de la traite négrière, représente l’ensemble des soldats africains de couleur noire qui se battent pour la France. Durant la Première Guerre mondiale, ils seront plus de 200 000 à venir d’Afrique Occidentale Française, dont 135 000 à se battre en Europe aux côtés des Alliés. 15% d’entre eux y laisseront leur vie soit environ 30 000 hommes. Ils se distinguèrent dès 1914 lors de la bataille de la Marne, mais aussi en 1916 lors de la prise du fort de Douaumont. L’épisode le plus cruel de leurs combats reste néanmoins la bataille du Chemin de Dames en 1917 au cours duquel ils perdent 7 000 hommes en quelques jours sur 16 500 engagés, soit 25% des 30 000 Tirailleurs sénégalais engagés. Au total l’Armée Coloniale et l’Armée d’Afrique ont envoyé entre 550 000 et 600 000 “indigènes” -selon le terme utilise à l’époque- dont 450 000 viennent en Europe, principalement des Maghrébins (près de 200 000) et des Africains d’Afrique Équatoriale et Occidentale Française (près de 130 000). Environ 70 000 sont morts au combat soit 16%, un tribut plus important en pourcentage que les troupes métropolitaines.
Plusieurs personnes ont contribué à la légende et à la reconnaissance de ces armées d’Afrique sous l’empire. Tout d’abord le colonel Charles Mangin, qui en 1910 écrit un ouvrage appelé La Force Noire dans lequel il préconise l’usage massif de troupes coloniales issues de l’Afrique Noire en cas de guerre en Europe. Fin connaisseur de l’Afrique et convaincu de la valeur de ses soldats et guerriers, il a promu avec vigueur l’idée d’une armée africaine, appelée “La Force Noire” au service de la France. Promu général pendant la guerre, il a été un acteur important de la bataille du Chemin des Dames.
Puis Charles N’Tchorere, militaire d’origine gabonaise, engagé en 1916 dans les Tirailleurs sénégalais il fait toute sa carrière dans l’armée française et participe à la plupart des conflits entre 1916 et 1940 où la France est engagée. Un des rares Africains promus officier durant la Première Guerre mondiale, il accède au grade de capitaine en 1933. Naturalisé français en 1940, il participe à la bataille de la Somme avec sa compagnie. Après une résistance héroïque face aux Allemands, il doit se rendre faute de munitions et est sommairement exécuté en dépit des règles élémentaires appliquées aux officiers prisonniers de guerre. Il est un des symboles de ces combattants d’Afrique héroïques qui ont soutenu la France dans ses combats.
Abdoulaye N’Diaye, dernier tirailleur sénégalais en vie ayant combattu pendant la Première Guerre mondiale, s’apprêtait, à 104 ans, à être promu chevalier de la légion d’honneur, le 11 Novembre 1998 quand il a succomba a une crise cardiaque. En 1914, il avait été enrôlé de force dans cette guerre qu’il appelait “la guerre des Blancs”.
Et enfin Blaise Diagne, peut-être l’exemple le plus emblématique. Homme politique français, né au Sénégal, il fut le premier Africain de nationalité française par sa naissance à devenir député à l’Assemblée nationale. Dans ce cadre il obtint en 1916 la nationalité française pour les habitants des quatre communes du Sénégal –Rufisque, Gorée, Saint Louis, Dakar– contre l’obtention de leur conscription. En 1918 il est nommé par Clemenceau commissaire général chargé du recrutement indigène en Afrique où il réussit à mobilier près de 80 000 soldats d’Afrique Equatoriale et Occidentale Française. En 1931, il est nommé sous-secrétaire d’État aux colonies dans le gouvernement Laval. La postérité retient aussi sa volonté d’assimilation des “indigènes” à la vie politique, civile et sociale française.
L’Afrique au cours de la Première Guerre mondiale est donc à la fois une zone de combat, une source de ravitaillement en matières premières et main d’œuvre et un vivier pour le recrutement massif de soldats. Ces trois éléments ont eu un impact important dans la Grande guerre.
On constate néanmoins que malgré les décorations reçues au fil des années, malgré quelques personnalités qui se sont engagées en leur faveur, la reconnaissance officielle de l’impact de ces armées d’Afrique reste très timide. Jacques Chirac en juin 2006 à l’occasion du 90e anniversaire de la bataille de Verdun et François Hollande à l’automne 2014 à l’occasion de la commémoration du 100e anniversaire du début de la Première Guerre mondiale ont officiellement reconnu et salué les soldats africains ayant pris part à cette guerre. Mais il existe globalement une méconnaissance du rôle qu’ils ont joué. Seuls deux monuments officiels ont été érigés en leur mémoire, l’un à Reims dans la Marne et l’autre à Bamako au Mali (‘Aux Héros de l’Armée Noire’). Un sentiment de frustration est né à l’issue de la guerre lors du retour dans leur pays d’origine. Même s’il est dit qu’ils ont été traités de façon très égalitaire avec les Français métropolitains pendant la guerre, les militaires de l’Armée Coloniale n’ont pas été traités en véritables soldats français une fois la guerre finie. Ils ont ainsi eu l’impression d’avoir versé leur sang pour une cause qui n’était pas la leur et ont demandé des compensations qui ne leur ont pas été accordées. Cela a contribué au développement du nationalisme dans la plupart des colonies d’Afrique qui aboutit dans les années 50 et 60 au processus parfois douloureux de décolonisation.
La France a longtemps occulté l’engagement de ces hommes à ses côtés. Hyacintha Faustino a donc conclu sa présentation en citant l’académicien français d’origine sénégalaise Léopold Sédar Senghor : « On fleurit les tombes, on réchauffe le soldat inconnu, vous mes frères obscurs personne ne vous nomme ». Le gouvernement français travaille dorénavant activement au devoir de mémoire et notamment à relater ces faits de l’histoire de France dans les livres.

Mazarine CHENAIN, Première ES1
Avec des recherches complémentaires sur Wikipedia.

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