Entretien avec Yann Arthus-Bertrand

interview YABCette interview a été réalisée à l’occasion de la projection du film Human1 de Yann Arthus- Bertrand à l’Alliance Française de Bangkok le 17 novembre 2015 par Alice Jetin-Duceux (élève de Première L au lycée français international de Bangkok).

AJD : Bonjour Yann Arthus-Bertrand, je voudrais tout d’abord vous dire que j’ai vraiment apprécié votre film, il m’a beaucoup marqué.

YAB : C’est bien !

AJD : Jusqu’à récemment, vous sembliez plutôt vous concentrer sur la planète Terre en elle-même, notamment dans votre film Home. Dans Human, c’est plutôt l’être humain qui est mis en avant. Diriez-vous que ce film est dans la continuité de vos travaux précédents ?

YAB : Human est dans la continuité de Sept milliards d’autres, qui est un projet que l’on mène depuis l’an 2000. J’ai mélangé en fin de compte les campagnes récentes (Sept milliards d’autres) et ce que je fais depuis toujours, l’aérien2. En définitive, on ne peut pas comprendre le monde uniquement avec des paysages, c’est pourquoi la voix de l’homme manquait dans mon travail.

AJD : Donc réaliser Human, c’était compléter votre travail précédent ?

YAB : C’est surtout le fait qu’aujourd’hui, j’ai vraiment envie de parler du vivre-ensemble. J’étais un activiste engagé sur les questions écologiques, mais je pense à présent que j’en ai fait le tour. Il me semble qu’il y a une réelle prise de conscience du changement climatique. Mais on ne voit pas les changements qui devraient l’accompagner la révolution de civilisation que l’on devrait avoir n’arrivera pas. Pas pour l’instant. On voit bien que dans les pays en développement, ou même chez nous, le point de croissance reste le graal absolu. Donc j’ai envie de parler de vivre ensemble, ça me paraît plus important aujourd’hui que de parler d’environnement.

AJD : Peut-on voir dans votre film Human un appel à une révolution spirituelle individuelle ?

YAB : Tu as déjà vu mes interviews ! (interview de France 2, ndlr)

AJD : Effectivement, je me suis renseignée !

YAB : Je crois beaucoup à une révolution. Je pense que ce sont les révolutions qui changent vraiment le monde, et qu’on en a besoin d’une. La révolution dont je parle ne sera pas politique parce qu’on a les hommes politiques que l’on mérite, ils sont comme nous, ils n’ont pas cette vision que peut avoir un Mandela ou un Gandhi. La révolution ne sera pas non plus économique parce qu’aujourd’hui l’économie nous échappe. Ce ne sont pas les États qui dirigent l’économie mais les banques. Et ce ne sera pas une révolution scientifique parce qu’on ne va pas remplacer les 85 millions de barils de pétrole que l’on consomme tous les jours par des éoliennes ou des panneaux solaires ! Nous avons besoin d’une révolution spirituelle, pas au sens religieux, mais au sens éthique et moral… Chacun doit se poser la question : « qu’est-ce que je peux faire, en tant qu’humain ? » Il y a un petit peu de cela dans le film Human… Je pense que la lutte contre le changement climatique passera par le respect de l’autre.

AJD : Cependant, pensez-vous vraiment, alors que de nombreux écologistes s’alarment du fait que les objectifs de la COP 21 (réduire le réchauffement climatique à 2°C, ndlr) ne seront pas atteints, et après les carnages de vendredi dernier à Paris, qu’une révolution « éthique et morale » suffise ?

YAB : Oui.

AJD : Vous pensez qu’il n’est pas nécessaire que cette révolution s’accompagne d’un changement de mode de production, d’un changement politique en profondeur…

YAB : Le mode de production fait partie de la révolution spirituelle. Décider de produire moins, de consommer moins…

AJD: Ce n’est pas aussi une révolution économique, produire moins ?

YAB : La révolution spirituelle englobe tout. Si on a une révolution spirituelle chez les économistes, l’économie suivra ! Je pense qu’aujourd’hui, on vit dans un monde de surconsommation, où plus l’on consomme, plus l’on est heureux. Mais le bonheur n’est pas d’« avoir », de posséder, il est de savoir qui l’on est. C’est une réflexion intérieure… Le changement climatique, on ne pourra pas l’empêcher tant qu’on est dans ce système où l’on cherche à avoir toujours plus. Notamment ici (en Thaïlande, ndlr), c’est le pays du plus…

AJD : Mais ne pensez-vous pas qu’en insistant sur le changement spirituel individuel, en mettant un réfugié soudanais et François Hollande sur le même plan, cela exonère les dirigeants de la responsabilité accrue qu’ils ont acceptée en tant qu’élus ? Un autre exemple, peut-on considérer qu’un lycéen a les mêmes responsabilités que le dirigeant de Volkswagen, dont on a récemment révélé la tricherie3 ?

YAB : Justement, chez Volkswagen, il n’y avait pas d’éthique et de morale. Et avec François Hollande, on est au même niveau : on vit en démocratie, ces gens n’ont pas de pouvoir. Hollande n’a aucun pouvoir. De toute façon dans un pays en crise, qu’est-ce que l’on peut faire pour le changement climatique ? Si simplement Hollande arrêtait de manger de la viande, parce qu’aujourd’hui l’agriculture est un des plus gros émetteurs de gaz à effet de serre, ce serait un acte politique significatif envers le changement climatique et la souffrance animale4. Le respect de la vie, c’est extrêmement important, il faut respecter la vie autour de soi, aussi bien celle des animaux domestiques et sauvages, que celles des plantes etc… Si le patron de Volkswagen avait plus d’éthique et de morale il n’aurait jamais triché, il aurait cherché à rendre ses voitures moins polluantes.

AJD : Votre film a été projeté aux Nations Unies, pensez-vous que l’impact qu’il aura sur les dirigeants sera le même que celui qu’il a eu sur les élèves du lycée français international de Bangkok ?

YAB : Non. Sincèrement, aujourd’hui, les dirigeants ne pensent qu’aux intérêts des pays. Un pays n’a pas de cœur, n’a pas d’âme… Je n’ai pas la solution. Si j’avais la solution ce serait génial, mais personne n’a de solution. J’essaie de faire mon métier, de dire ce que je pense à travers mes films. Je sais très bien qu’il y a beaucoup d’utopie et que ce n’est pas réalisable… ce n’est vraiment pas crédible ce que je prône, qu’il y ait plus d’amour, que l’on soit plus bienveillants, plus gentils… Ce qui vient de se passer à Paris le montre bien… On est sans voix devant cela.

AJD : Effectivement, on est sans voix.

1 Retrouver toute l’actualité du film Human sur le site de la fondation Good Planet

2 Yann Arthus Bertrand est connu mondialement pour ses photos de la Terre vue du ciel

3 Le groupe aurait manipulé plus de 11 millions de moteurs diesel dès 2009 pour qu’ils respectent, en phase de test seulement, les normes d’émission de polluants (oxyde d’azote, particules fines) aux Etats-Unis.

4  La fondation GoodPlanet lance une campagne sur l’alimentation et le climat

Human

human-de-yann-arthus-bertrand-761976_w650Un regard perçant. C’est la première image, le premier choc : le premier visage Human.

Un homme nous fixe. Sans colère, sans effusion. Et notre propre regard est happé par les détails de sa figure : ses lèvres serrées, son nez marqué d’une cicatrice. Ces détails étrangers qui nous semblent pourtant familiers, car c’est un humain comme nous à l’écran. On ne s’habitue pas tout de suite à ses yeux durs et noirs, on reste mal à l’aise devant le courage de l’homme qui a fixé une caméra anonyme sans ciller, jusqu’à ce que son regard nous parvienne. On se demande quel est son nom, d’où il vient, ce qu’il penserait de notre cinéma climatisé et de nos sièges rembourrés. Cet homme est inconnu. Selon toute vraisemblance, jamais nos chemins ne se seraient croisés.

Pourtant, nos yeux se sont rencontrés, ce mardi 17 novembre. Et c’est cela, la force de Human.

Yann Arthus-Bertrand nous livre ainsi une œuvre percutante. Depuis sa sortie, le 12 septembre, elle a déjà été visionnée dans une soixantaine de pays, traduite en une soixantaine de langues. Le film se présente comme un diptyque. D’un côté, les témoignages de plus d’une centaine d’hommes et de femmes ; de l’autre, les paysages dantesques du Pakistan, de Manhattan, du Kenya…

C’est derrière cette structure, presque étonnamment simple, que se cache l’audace de Human. Ainsi, c’est dans la masse délirante d’hommes et de femmes qui se livrent et nous interpellent, c’est dans la grandeur époustouflante de notre planète qu’éclate la folie du projet : capturer l’Humanité.

La version courte du film réunit cent dix personnes sur les deux mille humains qu’a interrogés Yann Arthus-Bertrand. Un format plus long, disponible gratuitement sur Youtube, en présente bien plus encore. Durant le tournage, le journaliste s’est complètement effacé derrière l’interviewé ; les humains qui défilent parlent alors librement. Ils évoquent l’amour, les femmes, le travail et la pauvreté ; racontent l’horreur de la guerre et la difficulté du pardon. Peu de personnes connues ou aisées témoignent, du moins, pas dans la version destinée à la télévision et au cinéma. Human est un film qui donne la parole aux sans-voix. Ainsi, une femme raconte comment son mari l’a poignardée devant leur petite fille. Un homme évoque la difficulté qu’a eue son fils à lui avouer son homosexualité. Une femme explique en rigolant qu’elle est heureuse à présent qu’elle a du temps libre… car elle a divorcé !

Les panoramas époustouflants de notre Terre offrent un répit nécessaire à l’équilibre émotionnel du film, tant le visionnage est parfois difficile. La misère affective et le néant de la pauvreté se dévoilent sans complaisance au spectateur. Les espoirs des réfugiés et la désillusion des combattants s’entrelacent. Ces histoires nous frappent encore et encore, au point que des larmes viennent aux yeux de certains… Human en devient-il pour autant un catalogue du malheur humain ?

À cette interrogation, l’on ne peut qu’opposer la dignité avec laquelle nos sœurs et frères humains témoignent. Cette noblesse transcende origines et classes sociales ; elle habite tous les sujets qu’aborde le documentaire. Et elle provoque une admiration chez le spectateur, une admiration qui nous lie aux inconnus de l’Autre côté de l’écran. Ainsi nous formons un lien avec cette personne qui nous parle, avec courage, sans nous connaître.

Yann Arthus-Bertrand espère qu’après le visionnage de son film, chaque spectateur se sente « un peu plus humain ». En ce sens, le film réussit : la sympathie que nous éprouvons pour l’Autre est la manifestation la plus claire de notre propre humanité. Human nous donne alors envie d’être plus altruistes, de vivre ensemble.

Malheureusement, le film-documentaire aux proportions hors-normes se limite à cet unique objectif : véhiculer un message de tolérance. Le spectateur peut se retrouver désemparé devant tant de douleur et de difficulté, car il ne sait comment aider ceux qui se livrent et avec qui il ne peut pas communiquer. Devant l’adolescente qui supplie ses parents de ne plus se droguer, devant l’ouvrier bangladais qui évoque le mépris avec lequel les grandes entreprises considèrent les travailleurs de son pays, l’observateur est impuissant ! Comment aider l’humain à l’écran ? On ne sait à qui reprocher tant de misère, ni comment la résorber. Human ne nous propose pas de solution, si ce n’est d’être plus gentil à l’avenir… plus à l’écoute de son prochain.

Parfois, un de ces Autres nous désigne un responsable, nous laisse apercevoir une voie praticable. Une femme indienne hurle que les chefs d’État laissent ses enfants mourir de faim. Un réfugié afghan conjure la police française de le tout simplement laisser vivre. Les voix de pères palestiniens et israéliens s’accordent en faveur de la paix. À cet instant, donnant la parole aux gouvernés, Human prend une dimension plus politique et militante. On regrette que le film ne comporte pas d’appel clair à une mobilisation citoyenne et humaine.

Reste que, après avoir visionné « Human », nous nous sentons plus proches de nos frères et sœurs humains. Et c’est pour notre humanité commune que nous souhaitons les aider.

Alice Jetin-Duceux

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