Ce que la mémoire a en rapport avec l’histoire – la mémoire combattante

Politiques de mémoire

Ce que la mémoire a en rapport avec l’histoire – la mémoire combattante

Compte rendu de la conférence M. Serge Barcellini,

contrôleur général des Armées et président national du Souvenir français

17 mars 2017 LFI Tokyo

Serge Barcellini – Source : Souvenir français

Il nous appartient de toujours séparer l’histoire de la mémoire. L’histoire est une recherche et une science qui doit progresser dans la recherche de la connaissance, tandis que la mémoire est une sélection de ce que l’on veut garder de l’histoire et nous sert au moment où l’on choisit ce qu’on veut conserver des faits historiques.

Comment se crée la mémoire historique, comment est-elle matérialisée sur le terrain, comment crée-t-on des objets qui vont la « tenir » et « porter des idées » ?

La mémoire historique, ou combattante, est celle dont on se sert le plus dans tous les pays du monde. C’est la mémoire des grands deuils, des grands combats. En France, par exemple, cette mémoire combattante se voit dans les cimetières militaires, les monuments aux morts et les plaques commémoratives de combats. Cette mémoire combattante est fondamentale dans ce que l’on appelle les politiques de mémoire. En France, elle se met essentiellement en place à partir des années 1860-1870, qui sont un tournant pour la mémoire française, car c’est l’époque à partir de laquelle on commence à avoir des tombes de soldats. En effet, pour qu’il y ait mémoire combattante, il faut que l’on puisse rendre hommage au plus grand nombre de citoyens, donc il faut que l’on ait des tombes. Avant cette époque, on ne gardait aucune trace des combattants tués au combat, ils disparaissaient dans une fosse commune. C’est le cas pour les combattants d’Austerlitz, de Waterloo…

C’est dans les années 1860-1870 que l’on commence à avoir le souci du soldat, de son individualisation, les pays se démocratisent et le simple soldat acquiert autant d’intérêt que son général.

Le « modèle » de la Première Guerre mondiale, une mémoire qui se met en place

Le cimetière de Douaumont

Les 1 400 000 morts de la Première Guerre mondiale sont le point de départ de la plus grande politique de mémoire qui puisse exister et qui va s’imposer en France.En 1919, confrontée au devoir d’enterrer ses soldats morts, la France fait le choix d’une tombe individuelle pour chaque soldat, égalitaire (la même quel que soit le grade), surmontée d’une stèle qui mentionne son nom, son âge, sa région d’origine, et l’inscription « Mort pour la France ».

On peut s’étonner du choix de stèles en forme de croix alors que le pays est laïc (séparation des Eglise et de l’Etat en 1905), alors que celles des Britanniques sont très différentes, rectangulaires et sans signe religieux.

Sur les 1 400 000 morts dénombrés, près de 400 000 ont disparu. Les ossements retrouvés sont regroupés dans l’ossuaire de Douaumont. Ne pas savoir ce que sont devenus les hommes est extrêmement douloureux pour les familles. C’est quelque chose qui va marquer les politiques de mémoire. On invente donc pour tous une tombe du soldat inconnu, ce symbole extraordinaire sous l’Arc de Triomphe, avec cette flamme éternelle, symbole français par excellence de tous ceux qui sont portés disparus, pour tous ceux qui, anonymes, sont dans les ossuaires et dont on ne connaît pas le nom.

A partir de 1919 également, on prend l’habitude de noter dans toutes les communes de France, le nom de ceux qui ne sont pas revenus. C’est un immense tournant car, ainsi, s’impose le souvenir du nom, ce qui ne se faisait pas avant la Première Guerre mondiale, hormis pour le nom des généraux. Depuis 1919, on impose systématiquement le souvenir de ceux qui ont disparu dans toutes les guerres et, bien au-delà, lors les grandes catastrophes naturelles, ou bien encore lors d’attentats terroristes.

Douaumont

Ces monuments aux morts vont être porteurs de différents symboles français : le coq victorieux, le soldat qui tombe avec, à ses côtés, un camarade qui continue le combat, l’inscription « Aux enfants morts pour la France ». Cette formule « Morts pour la France » est lancée durant les années 1915-1916. Elle se retrouve encore aujourd’hui systématiquement. Autre symbole, la mère, ou la veuve, qui pleure le combattant qu’elle a perdu, symbolisé par un casque. Elles apparaissent aussi sur les monuments aux morts pour représenter le rôle colossal tenu par les femmes, qui vont porter la renaissance de la France à partir de 1919.

Ce sont les associations d’Anciens Combattants qui jouent un rôle essentiel dans les politiques de mémoire en France. Tous les pays du monde vont construire leur mémoire sur le deuil, tous les pays du monde vont avoir des acteurs de mémoire, les Anciens Combattants.

Comment évolue la mémoire et la politique de mémoire ?

Cette évolution se fait par addition : au modèle de 1914-1918 sont ajoutées d’autres mémoires. D’abord, celle de 1939-1945, avec la photo du Général de Gaulle, chef de la Résistance et celle de l’appel du 18 juin 1940. Viendront ensuite la mémoire de la guerre d’Indochine puis de la guerre d’Algérie avec, cependant, beaucoup plus de difficultés.

Ces mémoires s’organisent selon le même schéma que celui de 1914-1918, avec des tombes, des monuments, des stèles, des drapeaux. Elles se mettent en place avec des cérémonies, avec des associations d’anciens combattants, avec cette volonté de transmettre la mémoire, avec cette volonté d’inviter tout le monde à participer à ces cérémonies.

Monument aux morts de Clugnat

L’évolution procède aussi par élargissement. A une politique de mémoire « simple » – rendre hommage à un soldat mort pour la France pendant la Première, la Seconde Guerre mondiale, la guerre d’Indochine ou la guerre d’Algérie – on voit apparaître à partir des années 1970-1980, une mémoire nouvelle, celle du génocide juif.

La mémoire de la Shoah reprend les mêmes éléments que la mémoire de 1914-1918 : des monuments et des stèles sont érigés, des cérémonies organisées, mais les acteurs qui la mettent en place ne sont pas les survivants eux-mêmes, comme dans les cas précédents. Ainsi, sur les 8 millions de Français mobilisés lors de la Première Guerre mondiale, près de 7 millions sont revenus et ont pu porter la mémoire, être partie prenante des cérémonies mémorielles.

C’est plus compliqué en ce qui concerne la Shoah. Sur les 75 000 déportés partis de France, 73 000 sont morts à Auschwitz dont 11 000 enfants juifs. Pour la mémoire juive de la Shoah en France, d’autres acteurs vont entrer en jeu : les fils, les enfants, ceux qui ont eu la chance de ne pas être déportés. La communauté juive participe, et au-delà, l’ensemble des acteurs mémoriels français. On assiste à l’élargissement de cette mémoire.

Évolution au fil du temps

En 1930, beaucoup d’anciens combattants et de militaires participaient aux cérémonies commémoratives de 1914-1918, assez simples et peu chères, se terminant par le dépôt de gerbes et un pot amical. Le 6 juin 2014, qui marque le 70ème anniversaire du Débarquement allié en Normandie, est organisée une énorme cérémonie, marquée par la présence de 19 chefs d’Etat, parmi lesquels Mme Merkel, MM. Obama, Poutine, Hollande. 700 événements et animations sont prévus et la cérémonie, qui coûte extrêmement cher, est adaptée pour pouvoir être retransmise à la télévision. Elle devient d’une certaine façon un spectacle que l’on doit pouvoir montrer, à la télévision, à des millions de personnes. C’est une évolution exceptionnelle des outils de la mémoire.

L’évolution se caractérise également au niveau des acteurs. Autrefois, seuls les survivants portaient la mémoire. La mémoire est différente aujourd’hui, où l’on voit même des gens se costumer en combattants de 1944 et jouer la reconstitution de scènes de batailles en Normandie. Ce sont bien des « acteurs de mémoire » et non des anciens combattants.

Drapeau d’une association d’anciens résistants du réseau Nord

Le rôle de l’État a évolué. Dans les années 1920, l’État gérait toute l’organisation des cérémonies. A contrario, les célébrations du centenaire de 1914-1918 sont organisées par les communes, les départements et les régions, même si l’État continue de jouer un rôle important.

Enfin, la mémoire de la Shoah ne se sert pas tout à fait des mêmes instruments que ceux des commémorations des deux Guerres mondiales. Des procès mémoriels, pas uniquement pour condamner, mais aussi et surtout pour rappeler l’histoire, pour faire mémoire, sont organisés tels ceux de Paul Touvier, Klaus Barbie et Maurice Papon. Le procès devient un instrument pour l’histoire, pour la mémoire.

La volonté de transmission

En 1920, nul besoin d’expliquer la Première Guerre mondiale aux enfants. La transmission se fait naturellement. Son enseignement ne commence qu’à partir de 1935 car on s’aperçoit alors que tous les enfants ne la connaissent pas. Aujourd’hui, 100 ans séparent les élèves de de la Première Guerre mondiale et 70 ans les séparent de la Seconde. La question qui se pose est « comment doit-on transmettre cette histoire ? ». On ne peut plus se contenter de faire des monuments. Aussi, des musées à Verdun, à Auschwitz, viennent s’ajouter à l’enseignement scolaire de l’histoire.

A quoi sert la mémoire ?

En 1882, le gouvernement lance un grand concours pour savoir comment définir la nation française. L’historien Ernest Renan propose une définition par la négative. La nation française n’est pas une race, pas une religion mais plusieurs, pas une dynastie puisqu’il n’y a plus de rois ni d’empereurs, et pas non plus un marché économique. Pour qu’il y ait une nation française, il faut selon lui que les gens aient envie de se reconnaître comme Français, ce qu’on appelle aujourd’hui « le vivre ensemble ».

Surtout, être français, écrit Renan, c’est partager une histoire commune. C’est exactement la définition de politique de mémoire. Quand on fait des monuments aux morts ou des musées, c’est pour partager une histoire commune. En définissant la nation, Ernest Renan définit le but de la politique de mémoire.

Emmanuelle Bureau 1ère ES – novembre 2017

Questions

Est-ce que vous pourriez nous donner une lecture des deux commémorations exceptionnelles que l’on a beaucoup suivies au japon l’année dernière ; la venue du président Obama à Hiroshima et celle du premier ministre Abe a Pearl Harbour, visites mémorielles qui ont été une avancée excessivement importante qui est sur le modèle franco-allemand ?

Le modèle franco-allemand a été construit sur le modèle de la réconciliation franco-allemande qui a débouché sur l’Europe? Cette rencontre franco-allemande c’est de Gaulle- Adenauer en 1962, 17 ans après la SGM, c’est le lancement de la réconciliation franco-allemande sur une mémoire apaisée et ce qui est fait avec Obama et le premier ministre Abe autour de ces deux visites croisées c’est exactement cette tentative, cette volonté de mémoire apaisée, de construire aujourd’hui les relations binationales sur une mémoire apaisée et reconnue.

C’est une avancée forte, excessivement forte, car les politiques de mémoire ça sert aussi à ça. Ça sert aussi comme composante des relations internationales, qui sont également très souvent construites sur la mémoire et c’est ce qui a été fait là entre les américains et les japonais. Systématiquement quand on veut éclairer l’avenir, on se sert du passé et la rencontre Obama et Abe, c’est aussi ça. on rapproche fortement usa et japon sur des gestes mémoriels. Les deux drapeaux que l’on a au japon symbolisent à la fois ceux qui se sont battus pour la libération de la France comme soldats et comme résistants.

Par exemple actuellement les relations froides entre la Russie du président Poutine et un certain nombre de pays. Je fais le pari qu’entre la France et Poutine c’est la mémoire qui va servir pour rassembler les deux pays sur un évènement majeur qui est la création d’une escadrille d’aviation en 1942 les Français ont combattus à côté des troupes soviétiques de l’époque.

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