Etats-Unis – Japon : une mémoire enfin réconciliée ?

Shinzō Abe et Barack Obama au mémorial d’Hiroshima

L’année 2016 a été marquée par la venue du président Barack Obama à Hiroshima en mai, première visite d’un président américain en exercice, pour rendre hommage aux victimes du bombardement atomique de 1945. Puis le mois de décembre a vu son pendant à Pearl Harbor, avec la visite de Shinzô Abe, également première visite d’un Premier ministre japonais en exercice, en hommage aux soldats morts lors de l’attaque nippone en 1941. La réciprocité de ces visites historiques, leur valeur symbolique et leur portée politique nous ont interpellées. Pourquoi ces deux hommes politiques ont-ils voulu faire ces gestes forts ? Nous proposons une analyse de ces visites, de leur signification et de leur portée à la lumière des propos de Serge Barcellini, contrôleur général des Armées et président national du Souvenir français venu au Japon l’année dernière où il a rappelé que « quand on veut éclairer l’avenir, on se sert du passé ».

Le modèle franco-allemand

Ces deux visites mémorielles sont à rapprocher du modèle franco-allemand des rencontres de Gaulle – Adenauer en 1962. Leurs points communs sont multiples mais leurs différences nombreuses et significatives.

Les rencontres de Gaulle – Adenauer ont lieu dix-sept ans après la Seconde Guerre mondiale, entre deux hommes qui ont vécu ce conflit ainsi que celui de la Première Guerre mondiale. Shinzô Abe et Barack Obama effectuent ces visites mémorielles plus de soixante-dix ans après les attaques de Pearl Harbor et Hiroshima. Les deux hommes sont nés après la Seconde Guerre mondiale (Abe en 1954, Obama en 1961) et aucun d’eux n’est un ancien combattant.

La première visite du chancelier Adenauer en 1958 en France est privée et précède la visite officielle de 1962. Le Premier ministre Abe se rend à Hawaï pendant les vacances de Noël du président Obama dont le terme du mandat approchait à l’époque.

Les visites des chefs d’Etats français et allemand visent à la réconciliation des deux pays et à la construction européenne. Pour Charles de Gaulle et Konrad Adenauer, il s’agit de bâtir une nouvelle ère de confiance entre les deux pays, d’éviter l’éventualité d’un conflit, tandis que les Etats-Unis et le Japon sont, en 2016, des alliés très proches qui entretiennent des relations de confiance, le Japon est sous le parapluie nucléaire américain. Les deux hommes œuvrent à une paix durable et au renforcement des relations bilatérales. Le contexte était le proche changement de présidence américaine.

Les visites

Shinzō Abe et Barack Obama au mémorial de l’USS Arizona

Ces visites à Hiroshima puis à Pearl Harbor sont l’aboutissement d’un long processus et d’un délicat travail de mémoire. Depuis 2010, à l’instigation de leur président, les ambassadeurs des Etats-Unis au Japon assistent chaque année à Hiroshima aux commémorations du 6 août en hommage aux victimes.

En 2015, le Premier ministre Abe, alors invité d’honneur à Washington, y visite le monument aux morts de la Seconde Guerre mondiale. En août 2016, son épouse, madame Akie Abe, visite Pearl Harbor et y rencontre un survivant.

Ces visites croisées n’ont pas lieu le jour anniversaire des bombardements. Obama se rend à Hiroshima le 27 mai 2016 dans la continuité du G7 à Ise-shima (le bombardement de Hiroshima a eu lieu le 6 août 1945), et Shinzô Abe est à Hawaï le 27 décembre tandis que l’attaque japonaise a eu lieu le 7 décembre 1941. Il leur a certes fallu ménager les nationalistes de leurs pays qui réprouvent ces visites, mais ces dates soulignent le fait que les deux chefs d’Etat ont voulu se tourner non vers le passé mais vers le futur avec un message de paix.

Comme l’a indiqué Serge Barcellini, la médiatisation des visites crée des images symboliques, passage obligé de toute cérémonie mémorielle, dont l’accomplissement fait sens. Ces visites mémorielles reprennent-elles les composantes de la mémoire historique décrites par Serge Barcellini ?

Accueilli par le Premier ministre Abe, le président Obama a visité le musée du Mémorial de la Paix. Il s’est ensuite recueilli devant le Monument à la Paix et a déposé une couronne de fleurs blanches. Cette première étape suit donc classiquement la composante patrimoniale, lieu mémoriel, monument, ainsi que le dépôt de gerbe. A Pearl Harbor la composante patrimoniale est « double » : le cimetière marin de l’épave du navire Arizona, laissée en l’état, est surmonté du pavillon mémorial construit au-dessus même.

Barack Obama t un survivant du bombardement atomique

Barack Obama et un survivant du bombardement atomique

C’est là que Shinzô Abe a déposé une gerbe devant les noms des 1 177 tués lors de l’attaque, qui sont gravés sur des parois de marbre. Les noms des morts sont également une composante d’autant plus significative ici qu’il n’existe pas de tombes à proprement parler.

Après son allocution, Barack Obama s’est entretenu avec trois survivants, moment unique et tant attendu, très chargé émotionnellement. Comme le dit Serge Barcellini, les survivants sont des acteurs de mémoire essentiels à la mise en place d’une politique de mémoire.

Ce n’est pas une coïncidence de retrouver le même instant, l’accolade entre le plus haut responsable politique d’un pays et un survivant du pays adverse, photographiée exactement sous le même angle, à Hiroshima et à Pearl Harbor, pour sa valeur symbolique. Comme le note Serge Barcellini, la médiatisation des cérémonies en fait une sorte de spectacle.

Le cérémonial de ces visites obéit donc bien aux fondamentaux de la construction de la mémoire d’Etat.

Le message

A Hiroshima, le président Obama a répété son engagement à œuvrer à un monde débarrassé de l’arme nucléaire : « Let us now find the courage, together, to spread peace, and pursue a world without nuclear weapons » a-t-il écrit dans le Livre d’or (« Ayons le courage, ensemble, de répandre la paix et de construire un monde sans armes nucléaires »).

Il n’est pas venu présenter des excuses au peuple japonais mais poursuivre la paix en apprenant du passé, en faisant face à l’histoire. Il s’adresse aux Japonais et aussi aux citoyens du monde.

Selon Terumi Tanaka, secrétaire général de l’Association nationale des victimes des bombes A et H, cité par Le Monde du 27 mai 2016, « l’abandon de l’arme nucléaire sera la vraie excuse que le monde peut faire aux victimes de la bombe ».

Pas d’excuses non plus de la part du dirigeant japonais à Pearl Harbor. Dans son discours il déclare :

「戦争の惨禍は、二度と、繰り返してならない。私たちは、そう誓いました。」

「私が、ここパールハーバーで、オバマ大統領とともに、世界の人々に対して訴えたいもの。それは、この、和解の力です。」

« Nous ne devons jamais répéter les horreurs de la guerre. C’est l’engagement solennel pris par le peuple japonais. Le message que je veux envoyer ici, à Pearl Harbor, avec le président Barack Obama, est celui du pouvoir de la réconciliation ».

La visite de Shinzô Abe à Pearl Harbor en compagnie de Barack Obama, prix Nobel de la paix, est un gain essentiel pour lui en termes d’image. Par la réciprocité de ces visites, le Premier ministre japonais apparaît, tel le président Obama, comme un dirigeant d’envergure internationale, pacifiste et innovateur.

La composante pédagogique

Il était important de saisir l’occasion de ces visites tant qu’il y a encore des survivants. Des 183 000 victimes de Hiroshima, restent quelques rescapés en 2016, dont l’âge moyen est 80 ans. La mémoire de ce qu’ils ont vécu disparaît avec eux. Elle a été recueillie et est transmise au Mémorial notamment, mais la mémoire bascule vers l’histoire. Ce voyage-hommage au passé est une transmission aux générations futures qui n’ont pas connu cette guerre. On passe de la mémoire vécue à une mémoire transmise pour partager une histoire commune.

Pendant leurs visites, les deux dirigeants insistent sur les vertus de la réconciliation.

A Pearl Harbor, Barack Obama declare :

« Even the deepest wounds of war can give way to friendship and lasting peace. As nations and as people, we cannot choose the history that we inherit, but we can choose what lessons to draw from it »

« Même les blessures les plus profondes peuvent laisser la place à l’amitié et à une paix durable. En tant que nations et peuples, nous ne pouvons choisir l’histoire dont nous héritons, mais nous pouvons choisir les leçons que nous en tirons ».

Shinzô Abe ajoute :

「私たち日本人の子どもたち、そしてオバマ大統領、皆さんアメリカ人の子ども たちが、またその子どもたち、孫たちが、そして世界中の人々が、パールハー バーを和解の象徴として記憶し続けてくれることを私は願います。」

« Nous, enfants du Japon, président Obama et tous les enfants des Etats-Unis et les enfants de ces enfants, leurs petits-enfants ainsi que les gens du monde entier vont continuer à se souvenir de Pearl Harbor comme un symbole de réconciliation, j’en fais le vœu ».

Mémorial de Pearl Harbour

Ces visites mémorielles sont une avancée extrêmement importante. Elles permettent de construire aujourd’hui des relations bilatérales sur une mémoire apaisée et reconnue. C’est aussi à cela que servent les politiques de mémoire. La connaissance du passé permet de libérer l’avenir.

Il suffit de faire la comparaison avec les relations tendues entre le Japon et la Chine ou la Corée du Sud : là où il n’y a pas de mémoire apaisée, les relations bilatérales sont difficiles. Faute de travail mémoriel (commun), les interprétations sont divergentes. Par exemple, l’inscription de documents relatifs au massacre de Nankin sur le Registre de la mémoire du monde de l’Unesco, a entraîné un conflit mémoriel et le Japon a suspendu le versement de ses cotisations à l’Organisation.

Le même conflit a failli se répéter puisque la demande d’inscription concernant les « Femmes de réconfort » en Corée n’a pas encore été acceptée. Ainsi, le journal Le Monde explique : « A Séoul comme à Pékin, la visite du président Obama à Hiroshima a suscité des critiques. « Elle est imprudente et regrettable » selon un quotidien sud-coréen ».

La mémoire pourrait rassembler ces pays. Le Japon va sans doute poursuivre sa réflexion sur sa vision du passé et la Chine et la Corée du Sud doivent faire de même afin que ces trois pays puissent mieux s’entendre par un rapprochement de leurs mémoires.

Emmanuelle Bureau, Tle ES

Lycée français international de Tokyo

Crédits photographiques  : pages Wikipedia en japonais et en anglais sur les visites d’Obama et d’Abe en 2016 à Hiroshima et à Pearl Harbor.

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