Le Japon et la parité en politique : le modèle français est-il transposable ?

Alors que Françaises et Japonaises ont obtenu le droit de participer à la vie politique peu de temps après la Deuxième Guerre mondiale, le Japon occupe aujourd’hui l’une des pires places (165e place sur 193 pays) dans les classements internationaux des femmes représentées en politique, et ce, à tous les niveaux de représentation.

On peut raisonnablement se demander pourquoi si peu de femmes sont présentes dans la vie politique japonaise. Le gouvernement japonais a-t-il fourni les efforts nécessaires à la promotion des femmes en politique et à la parité de la représentation ?

Alors qu’en France, tout un arsenal coercitif a été mis en place et fonctionne, que la parité est atteinte à plusieurs niveaux institutionnels, au Japon la loi tend seulement à obtenir « des efforts »  pour une mise en place de la parité.

Les quotas peuvent être une mesure efficace mais ne suffisent pas à eux seuls à garantir une représentation équitable des femmes dans la vie politique. Alors, quels autres moyens mis en oeuvre en France pourraient s’appliquer au Japon ?

Participation politique actuelle des femmes au Japon

En Janvier 2019, seulement 50 des 241 sièges (21%) sont occupés par des femmes à la Chambre des conseillers (参議院, Sangi’in qui est la Chambre haute) et 47 des 463 sièges (10%) à la Chambre des représentants (衆議院, Shūgi-in qui est la Chambre basse. Ces chiffres illustrent le retard du Japon en matière de part de femmes parmi les parlementaires.

Satsuki_Katayama

Shinzo Abe, Premier ministre du Japon, n’a nommé qu’une seule femme dans son gouvernement “Abe IV”, Satsuki Katayama (片山 さつき), ministre  chargée de la promotion des femmes, de l’égalité des sexes, également chargée de la revitalisation régionale, de la réforme réglementaire, des mesures contre le déclin démographique et de la création d’emplois ! Son cabinet est rattaché à celui du Premier ministre, tout comme celui de Marlène Schiappa, la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, qui est sous la tutelle d’Édouard Philippe.

Le gouvernement Abe IV, octobre 2018

En 2018, selon le Bureau de l’égalité des sexes Japonais, seules 3 des 47 préfectures japonaises sont dirigées par des femmes. Sur 20 grandes villes, seules 2 maires sont des femmes et, sur les 1721 autres villes, 23 maires seulement sont des femmes. Aucune femme n’est présidente d’assemblées aux préfectures. Dans les grandes villes comme Tokyo ou Kyoto, les gens sont plus ouverts à la parité : les Japonais ont récemment montré leur confiance en deux femmes politiques, Yuriko Koike, gouverneure de Tokyo depuis août 2016 et Fumiko Hayashi, qui a entamé en 2017 son troisième mandat de maire de Yokohama, deuxième ville la plus importante du Japon. Toutefois, plus on va dans les campagnes, plus la population est conservatrice et c’est là que les femmes représentantes du peuple sont les moins nombreuses, voire inexistantes.

Ce qui a été / est mis en place pour promouvoir les femmes au Japon

Tout comme en France, des lois ont été votées au Japon pour encourager la parité en politique et dans la société. Cela nous prouve que le pays est actif et affiche une volonté de combattre les barrages auxquels les femmes se heurtent, et mène une politique constante pour y remédier.

Mari Miura

Mari Miura (三浦 まり), directrice adjointe de la promotion de l’égalité des genres à l’université Sophia de Tokyo, où elle est professeure de sciences politiques, est l’auteure de Welfare Through Work: Conservative Ideas, Partisan Dynamics, and Social Protection in Japan and Making Our Voices Heard—Revival of Representative Democracy, 2012.

Elle a défendu en 2018 un projet de loi, inspiré des politiques de la France, visant à inciter les partis politiques japonais à faire des efforts pour atteindre la parité des candidats qu’ils proposent aux élections. Cette loi est une illustration de l’important retard du Japon dans ce domaine : elle se borne à initier le mouvement vers la parité, alors qu’en France les lois sont plus coercitives. Son vote est malgré tout une belle avancée.

Dans le domaine professionnel, la plus ancienne loi française est la loi Roudy du 13 juillet 1983, luttant pour l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes qui travaillent en entreprise. Une mesure pour favoriser l’égalité au travail a récemment été instaurée : les entreprises reçoivent une certification du ministère du Travail japonais quand elles embauchent des femmes. Les entreprises sont notées et celles qui obtiennent une bonne note sont donc valorisées et très recherchées par les jeunes dans leur quête d’un premier emploi, ce qui en retour est bénéfique pour ces entreprises. Ce système est vertueux et les notes permettent au ministère du Travail d’évaluer les conditions d’embauche des femmes. Les résultats ne sont hélas pas probants et on constate peu de changements depuis les lois d’égalité dans le monde du travail.

Shinzo Abe, Premier ministre en fonction depuis décembre 2012

C’est assez remarquable que Shinzo Abe soit le premier chef de gouvernement à avoir voulu une politique de promotion des femmes dans la société japonaise. Le nom donné à cette politique, Womenomics, est calqué sur le nom de la politique de redressement économique insufflée par Abe et popularisée sous le mot-valise Abenomics (Abe+economics), d’où Womenomics.

En vitrine de cette politique, est créée la World Assembly for Women WAW!, l’Assemblée Mondiale pour les Femmes. Cette conférence est l’un des efforts entrepris par le gouvernement Abe pour atteindre cette « société où brillent les femmes » qui continue d’être l’une de ses priorités. Surnommée « Davos des femmes », elle reflète bien l’ambition de la politique de Shinzo Abe, toutefois très peu suivie d’effets concrets comme le révèle le faible nombre de postes clés occupés par des femmes tant en politique que dans les entreprises.

Christine Lagarde, directrice générale du Fonds Monétaire International, a été l’invitée de marque de la première assemblée WAW! en 2014. Dans son discours, elle salue la politique de promotion des femmes mise en place par le gouvernement Abe et déclare que « les femmes peuvent sauver le Japon » et que « le Premier ministre Shinzo Abe et son équipe ont fixé des objectifs ambitieux pour promouvoir les femmes, et [qu’elle pense] que ces mesures vont porter leurs fruits ».  Néanmoins, elle se fait critique sur les moyens concrets et basiques de cette politique. Selon elle, « le nombre limité de places de garderie » constitue un « obstacle majeur » au travail des mères. Dans son discours, elle encourage le gouvernement japonais à créer bien plus que les 400 000 nouvelles places de crèches prévues. « Si les femmes peuvent sauver le Japon, elles doivent être aidées par d’autres réformes structurelles », assure-t-elle.

Lors du lancement de la politique Womenomics, le Premier ministre avait souhaité qu’avant 2020 les femmes occupent au moins 30% des postes de direction. Cet objectif ambitieux ne sera pas atteint et dans ce domaine, le pays avance à très petits pas. Shinzo Abe a pourtant l’une des plus grandes longévités de gouvernement au Japon : on peut dire que les résultats sont vraiment timides et décevants.

En France au contraire, Emmanuel Macron a officiellement annoncé le 25 novembre 2017, par un discours prononcé à l’Elysée, que l’égalité entre les femmes et les hommes serait la grande cause nationale de son quinquennat. Près de 30 millions d’euros seront alloués aux actions en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes. C’est le budget le plus important consacré par un Gouvernement à cette cause et 3 millions d’euros de plus qu’en  2016.

Pourquoi un tel déficit d’élues et de candidates au Japon  ?

Ce déficit est-il un barrage fait par les hommes, sorte de plafond de verre du milieu politique ? Nous avons posé la question à Muriel Jolivet, sociologue française, professeure de sociologie à l’université Sophia de Tokyo, auteure de nombreux ouvrages sur la société japonaise dont Japon,_un_pays_en_mal_d’enfants (éditions La découverte, 1992) et Homo Japonicus (éditions Philippe Picquier, 2002), résidant à Tokyo depuis 45 ans.

Selon Muriel Jolivet, il faut beaucoup de courage aux femmes japonaises pour se lancer en politique. A peine débutent-elles que leurs moindres faits et gestes, leur vie privée, leur passé sont scrutés. Mari Miura abonde : « les femmes attirent l’attention des médias du fait de leur rareté et de la jalousie des hommes qui se sentent menacés par ces rivales ». Muriel Jolivet explique que les femmes n’ont pas toujours envie de se mêler à ce monde extrêmement misogyne et très fermé. Elles ne sont pas seulement des pionnières, elles sont souvent humiliées et leur honneur est bafoué. Quand une faille est trouvée, les moyens d’agression très perfides font qu’elles renoncent à leur carrière politique. De fait, en 2014, deux des cinq femmes ministres, Midori Matsushima, ministre de la Justice et Eriko Yamatani, ministre responsable de la Commission nationale de la Sécurité publique, ont dû démissionner moins d’un mois après leur prise de fonctions pour des faits imputables à d’autres hommes politiques, qui ne se voient pas poussés à la démission. Pour les femmes, la sentence est toujours expéditive. Ce schéma, maintes fois répété, fait que les femmes politiques ne sont pas prises au sérieux par le peuple japonais quand elles se portent candidates aux élections.

On pourrait se demander pourquoi les Japonais se satisfont d’une telle phallocratie, mais les Japonais, eux, ne questionnent pas cela. « Dans la société japonaise, les hommes et les femmes vivent dans des mondes très séparés. On considère que les femmes n’ont pas besoin d’avoir le pouvoir puisqu’elles l’ont déjà à la maison. Elles n’ont pas besoin du prestige que donne la politique » explique Muriel Jolivet.

Il est très difficile de changer les mentalités car cette tradition des hommes au travail à l’extérieur et des femmes à la maison est le ciment de la société. Ce constat conforte bien la pensée d’Elisabeth Badinter pour qui l’égalité des hommes et des femmes passe par le juste partage des tâches domestiques. Au Japon, l’inégalité criante de la répartition des tâches ménagères est à l’image de l’inégalité des sexes dans la sphère publique et politique.

Constatant son retard en matière de parité, le Japon ne pourrait-il pas s’inspirer des moyens mis en place par la France pour accroître la participation des femmes japonaises en politique ?

Le principe du quota

120 gouvernements à travers le monde ont déjà adopté le système de quotas afin d’augmenter le nombre de femmes élues dans leurs parlements.  En France, la loi du 17 mai 2013 instaurant le scrutin binominal a permis que les femmes représentent aujourd’hui 40% des conseillers municipaux (48% dans les villes de 1000 habitants et plus), 48% des conseillers régionaux et la moitié des conseillers départementaux.

L’application des quotas pourrait se faire au Japon et entraîner des résultats significatifs. Les quotas ont prouvé leur efficacité dans les pays latino-américains comme au Costa Rica où, après l’adoption d’une loi obligeant 50 % de femmes candidates, le pourcentage de femmes parlementaires costariciennes est passé de 15,8% à 38,6%. Un autre exemple : l’Afrique du Sud était classée 141ème au monde en matière de représentation politique des femmes en 1994, avant l’adoption d’un système de quotas. Six ans plus tard, grâce aux quotas, ce pays se hissait à la 10ème place. Fin 2015, l’Afrique du Sud comptait 42% de femmes au Parlement.

Si le Japon se mettait au système des quotas, peut-être pourrait-il initier en Asie un mouvement d’accession des femmes en politique. Le Japon ouvrirait ainsi la voie à une transformation remarquable de l’Asie de l’Est et du Pacifique.

L’arsenal coercitif

En France, un arsenal coercitif a été mis en place pour sanctionner les partis qui ne respectaient pas le quota imposé de femmes candidates. Votée en 2000, une loi prévoit des pénalités financières quand l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats et aux fonctions électives n’est pas respecté. De fait, lorsque la loi contraint fortement les scrutins, la représentation des femmes dans les organes délibérants et exécutifs est désormais paritaire ou proche de la parité, en termes quantitatifs. Lorsque les contraintes paritaires sont inexistantes, seulement incitatives ou qu’elles peuvent être contournées, la parité n’est pas encore effective.

Au Japon il serait tout à fait possible d’exercer une telle pression sur les partis. Elle pourrait s’avérer utile pour que les élus dont la carrière est très longue acceptent de laisser leurs places à des candidates. Au Japon, certains politiciens le sont même de père en fils. On peut comprendre qu’un parti, assuré de remporter une élection avec un candidat connu et réélu, hésite à le remplacer par une femme nouvelle, débutante par définition. La situation s’est produite en France avec l’UMP, qui a préféré payer 20 millions d’euros d’amendes en cinq ans pour violation de la loi, que de permettre à des femmes d’être élues.

L’égalité professionnelle

Aujourd’hui, la loi française impose à toutes les entreprises de respecter l’égalité femmes-hommes. À partir de 50 employés, les entreprises doivent obligatoirement conclure un accord ou un plan d’action relatif à l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Dans les faits, « les femmes gagnent toujours 9 % de moins que les hommes à poste équivalent et 25 % en moyenne de moins (…) tous postes confondus », fait valoir Muriel Pénicaud. « Notre ambition, avec le Premier ministre et Marlène Schiappa, est de supprimer cette différence de 9 % pour toutes les femmes pendant le quinquennat », assure la ministre du Travail. Au Japon, selon les données de 2012 de l’OCDE, l’écart de salaire entre les hommes et les femmes est de 26,5% contre 14,3% pour la moyenne des pays de l’OCDE (organisation de coopération et de développement économiques).

Certes, la France n’est pas l’un des meilleurs modèles en la matière, mais au Japon, nombreuses sont les femmes qui cessent de travailler à la naissance de leur premier enfant, fait rarissime en France.

A l’instar de la France, il est urgent que le Japon développe le nombre de places en crèche et facilite le retour des mères au travail après leurs maternités. En France, les places disponibles en crèche ne suffisent pas à satisfaire la demande, mais au Japon, la situation est désastreuse. Les promesses du gouvernement Abe n’ont pas été honorées et la situation ne progresse quasiment pas. On peut même se demander si le taux de natalité si bas que connaît le Japon n’est pas en partie lié à cette situation : les femmes se voient contraintes d’abandonner leur travail et se retrouvent femmes au foyer. Rappelons qu’en France, le taux d’emploi des mères de 2 enfants est de 82% selon les données de 2014 de l’Insee.

Au-delà des promesses de campagne, il faudrait au Japon une réelle volonté politique de faire évoluer les mentalités, ce dont Shinzo Abe n’a pas encore fait preuve. Au regard du taux de natalité, la réponse des femmes est on ne peut plus claire.

Égalité ou équilibre ?

En France, l’idée d’égalité est une des valeurs fondamentales de la société. Elle apparaît dans notre devise (Liberté, Égalité, Fraternité). C’est au nom de l’égalité qu’a été défendu le mariage pour tous, et c’est un argument pour ouvrir la PMA (procréation médicalement assistée) à toutes les femmes (en couple, célibataire, etc). Au Japon, plutôt qu’égalité, l’idée d’équilibre pourrait faire sens. En effet, au Japon, l’équilibre est au coeur de la préoccupation des gens dans la vie quotidienne, dans les arts et la pensée bouddhiste.

La parité n’est-elle pas le reflet équilibré de la société ? Il ne s’agit pas de dire que les Japonais dédaignent l’égalité, mais que le mot équilibre serait plus porteur ici. Si l’on présentait aux Japonais l’idée de parité comme une représentation équilibrée de la société, ils n’y trouveraient rien à redire alors qu’ils sont si nombreux à critiquer la supposée incompétence des femmes politiques japonaises.

Il existe une grande disparité du nombre de femmes au sein des différentes institutions politiques en France et au Japon. Le niveau de représentation paritaire en France, même s’il n’occupe pas les toutes premières places dans les classements internationaux est en nette augmentation depuis ces quinze dernières années. Il pourrait de toute évidence servir de base à une réflexion pour une mise en oeuvre porteuse de résultats concrets au Japon. Cela est dû à une volonté politique affirmée, soutenue par toute une série de lois aux résultats de plus en plus encourageants. Devant ces résultats tangibles, les femmes sont de plus en plus présentes sur les bancs de l’Assemblée, dans les conseils municipaux, les conseils régionaux, etc. et les Français se rendent compte qu’ils gagnent des compétences et les mentalités évoluent. Le Japon a une cinquantaine d’années de retard en terme de parité en politique. La situation nous rappelle la France des années 1960. Comme les femmes ont réussi à s’imposer dans plusieurs domaines, notamment la médecine, (la pédiatrie, la gynécologie, la dermatologie), il est fortement souhaitable que leur influence s’étende progressivement à la vie politique. Mais les réponses apportées par l’actuel gouvernement sont insuffisantes. Pour remédier à la quasi-absence des femmes dans ce domaine, nous avons remarqué que les réponses ne sont pas tant politiques que sociétales. Le Japon devra donc comme cela a été le cas en France depuis 50 ans, passer non seulement par la contrainte de la loi, mais aussi par de profondes transformations de l’éducation et du système éducatif, de la répartition des tâches domestiques, de l’intérêt des jeunes pour la vie politique et de la place des femmes dans la société japonaise.

Emmanuelle Bureau

Tle ES, Lycée français international de Tokyo

1 – Photo de Satsuki Katayama, source wikipédia

2 – Photo du gouvernement japonais actuel, source wikipédia

3 – Crédit photo Mari Miura

4 – Discours de Shinzo Abe, “Vers une société où brillent les femmes”, mars 2015 source Ministère des Affaires étrangères (Japon)

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