Comment le japon s’est il modernisé sans s’occidentaliser ?

Le pays du Soleil-Levant fascine toujours par sa modernité bien particulière, partagée entre écrans géants et trains remarquablement rapides, mais aussi toilettes sophistiquées, androïdes à foison ou automatismes toujours plus présents. Classé sixième dans les pays les plus futuristes du mondes, le Japon se voit donc occuper une réelle place à l’ère des nouvelles technologies. Modernisation rime souvent avec industrialisation et urbanisation, et désigne plus exactement un désir généralisé d’accroître l’efficacité dans tous les domaines d’action par des moyens techniques. Initiateurs du concept, on associe souvent la modernisation aux peuples occidentaux et nombreux sont les pays ayant vécu à la fois modernisation et occidentalisation. Pourtant le cas japonais est un des rares exemples qui tend à rompre cette relation, révélant un cheminement plus indépendant vers la modernité. Mais alors comment le Japon s’est il modernisé sans pour autant s’occidentaliser ?

  • Le rôle occidental dans la modernisation

Occidentalisation et modernisation sont depuis de longues dates intimement liées. D’abord l’œuvre d’une poignée d’érudits florentins du XVème siècle, l’esprit moderne gagne petit à petit toute l’Europe, puis s’élargit à toutes les institutions avant de gagner les mentalités et les mœurs. En effet, la puissance monumentale qu’a représenté l’Occident les siècles passés particulièrement, aurait largement influencé quantité de pays qui, admiratifs devant une telle réussite de système, s’accordaient à suivre le modèle occidental pour se moderniser. Il suffit de constater les principaux contrôles détenus par l’Occident pour confirmer le statut de puissance que cette région possédait à l’heure ou d’autres pays en quête de modernisation cherchaient un modèle de réussite. Le poids de l’euro, de la livre, ou encore du dollar si l’on considère l’Amérique du nord comme appartenant à l’Occident (cette vision diffère selon les époque et les sociologues) témoignait déjà d’une maîtrise des monnaies fortes par l’Occident, symbole de puissance économique. La mise au point de la machine à vapeur et de l’ampoule aux Royaume-Uni, le cinéma en France, la radio en Italie, et de multiples autres inventions ayant vu le jour durant la Révolution industrielle révèlent aussi la domination par l’Occident des techniques les plus avancées à cette époque ci. Que ce soit au travers de l’efficacité et la sophistication d’armes ou la discipline et le commandement des troupes, l’Occident se voyait encore en tête de file au niveau militaire. Désireux d’acquérir une même “perfectibilité” dans leurs propres nations, certains pays ont ainsi suivi l’exemple occidentale et ce, en s’accompagnant à leur tour des pratiques et croyances propres à l’Occident. L’Hérodianisme, (idée caractérisant le gouvernement de nombreux pays selon laquelle la culture indigène était incompatible avec la modernisation et devait ainsi être abandonnée en faveur d’une occidentalisation substitutionnelle) révèle l’importance que représentait l’Occident en matière de modernisation pour certains pays. 

Quelques tendances majeures déterminant la modernisation occidentale se sont ainsi développées dans les États impatients de se moderniser. 

Tout d’abord, l’émergence d’une conscience individualiste est apparue dans ces mêmes pays. Rappelons que l’individualisme représente un pilier de la culture occidentale. Dans un cadre de modernisation, l’affirmation de l’individu dans les pays occidentaux a en effet été considérée comme un moyen de mettre en valeur les talents individuels pour construire une organisation collective viable. C’est ce qui explique notamment l’apparition de jeunes musulmans comme acteurs sociaux dans l’espace public en Afrique de l’Ouest, (par le biais d’activités de prosélytisme ou d’appropriation de lieux publics) afin d’affirmer leur identité islamique, illustrant un processus d’individualisation. 

Deuxièmement, c’est l’émergence de démocraties au sein de ces pays, régime phare de la société occidentale, qui s’est révélé comme phénomène traduisant le désir de se moderniser en s’occidentalisant.Toujours en vue de modernisation, les pays extérieurs à l’Occident ont perçu cette organisation comme garantissant l’égalité politique dans la mesure où il permettait à tous les citoyens de participer au pouvoir politique et d’abolir les privilèges aristocratiques liés à la naissance. On peut se souvenir cette fois des différentes parutions de démocraties dans les pays latino-américains en vus de se développer dans les années 1980 (le Mexique ou le Brésil), marquant à nouveau un emprunt à l’Occident. 

Puis sur le plan économique, le modèle capitaliste, fervente spécificité du schéma occidentale, a également représenté une tendance développée chez les pays en quêtes de modernisation. Moyen de profit par excellence, cette économie de marché a été considéré par ces pays comme la meilleure façon d’alimenter la richesse de leurs nations en permettant une profusion de biens de consommation à des coûts en diminution constante. C’est en effet ce qui a poussé nombreux pays d’Afrique tels que l’Afrique subsaharienne ou le Rwanda a adopter le système. 

D’un point de vue religieux également, le christianisme a de plus en plus été instauré dans les pays post modernes (le christianisme représente bien sûr une particularité propre à la culture occidentale). En effet, il interpelle parce qu’il est associé aux valeurs de modernité (à travers l’égalité des hommes devant Dieu ou encore la place centrale qu’occupe l’homme dans le monde chrétien, évoquant l’individualisme). Le développement du christianisme depuis 1979 en Chine illustre ainsi l’apparition de cette tendance afin de se moderniser. On l’aura compris le modèle occidentale s’est présenté comme le plus estimé dans le monde et a ainsi procuré l’émergence d’importantes occidentalisations. 

  • La modernisation particulière du Japon

La véritable modernisation japonaise peut être située au XIXe siècle, du moins c’est la période traduisant de la meilleure manière le désir anti-occidental accompagnant le processus. On reconnaît plusieurs raisons à cette transition. Au regard de l’indéniable essor des puissances occidentales, la modernisation au Japon s’est d’abord vu nécessaire pour combler un retard à la fois économique, technique, politique et militaire. En effet, l’ouverture du Japon isolé jusqu’ici par une politique d’isolement volontaire appelé sakoku (imposée à la suite de l’arrivée des navires noirs des États-Unis commandés par le commodore Matthew Perry) a permis au pays de réellement découvrir le fonctionnement des puissances du monde à l’époque. L’hégémonie économique de l’Occident (gagnée grâce aux diverses colonies acquises ou encore par les investissements à l’étranger bénéfiques) aurait suscité chez le peuple japonais un sentiment d’urgence et de faiblesse, le motivant à rattraper son retard économique. Les inventions et savoir-faire développés en Occident, alimentant par ailleurs le développement économique, ont effectivement fait figure de pression sur le pays asiatique alors distancé. Face à la supériorité militaire de l’Occident regorgeant de canons infiniment plus efficaces que l’artillerie du 16e siècle conservée par les Japonais, le régime ne semblait également plus détenir les moyens de protéger le pays. De plus, la société de l’époque était régie par une structure de classes très rigide qui restreignait même l’accès à l’éducation et le renouvellement politique qu’impliquait la modernisation représentait aussi un profond désir de liberté chez les Japonais. 

Depuis ses premiers contacts avec le monde occidental (en 1542 lorsque des aventuriers portugais débarquèrent sur l’île Tanegashima), le Japon a pratiqué une politique de rejet face à cette culture occidentale imposante. A la fin du XVIIIe siècle l’expulsion de tous les Occidentaux, qualifiés même de barbares, illustre bien cette répulsion. Ce sont certaines valeurs culturelles, politiques, et philosophiques au sein de la culture occidentale qui ont alimenté ce rejet. La population japonaise rassemblant les individus entre eux n’aurait en effet pas apprécié le modèle sociétal occidental typique reposant sur la rencontre des intérêts individuels. De plus, considérant l’importance que le Japon accorde au poids de la communauté et du lien social, la religion chrétienne qui est celle propre à l’Occident et représente en vérité une religion de l’individu a probablement également dû repousser le peuple asiatique. Le sakoku utilisé comme principal rempart contre l’exploitation des ressources minérales japonaises (telles que le cuivre et l’argent) par les nations étrangères pourrait aussi expliquer la haine des Japonais face au matérialisme occidental qui aurait ainsi contribué au rejet de cette région du monde.  

La modernisation autonome de l’archipel s’introduit d’abord sur le plan politique, à travers la transformation d’un système en faillite. Le 3 janvier 1868 marque la restauration du pouvoir impérial. A la tête du pays lorsque survient ce changement de régime, la chute des Tokugawa (la dynastie de shoguns qui dirigèrent le Japon de 1603 à 1867) est due à leur incapacité d’assurer la défense du pays. La direction de celui-ci est ensuite entreprise par une poignée de samouraïs des clans méridionaux. Ce nouveau gouvernement s’organise autour de la personnalité de l’empereur ayant renversé les Tokugawa au nom de la légitimité impériale, le jeune Empereur Mutsuhito devient alors le symbole de la nation. Ce renversement de pouvoir s’avère être totalement singulier, quelques hommes issus de l’ancienne aristocratie réussissent à éliminer l’ancien gouvernement sans effusion de sang et leur succèdent sans intervention de la part des civils. La révolution japonaise se révèle donc totalement différente des révolutions européennes. Le passage d’un gouvernement de shogunat a un système impérial indique ainsi une modernisation sans nécessité d’une démocratie de substitution à la manière occidentale. De plus, la façon dont l’empereur se dote ensuite de l’autorité politique et d’un prestige de nature spirituelle sert à construire un État central fort prônant l’égalité de tous les sujets face à la personne divinisée de l’empereur, se rapprochant d’une structure plus égalitaire donc plus moderne. A nouveau, on s’aperçoit rapidement que la modernité politique japonaise s’est construite en empruntant et en refondant des principes hérités de la tradition, et non en faisant table rase du passé, comme il s’est observé de nombreuses fois en Occident. Puis c’est le nationalisme, mouvement politique moderne par excellence, qui s’est développé dans le pays. Mais s’accompagnant à la même période d’une certaine “doctrine de la quintessence du pays” dépréciant la culture des nations étrangères, ce nationalisme s’est vu s’éloigner de celui occidental développant lui davantage le sentiment d’appartenance à la nation plutôt que la supériorité de celui-ci par rapport aux autres pays.  

Ensuite, le Japon a certes cherché à résister à l’Occident en réprimant ses valeurs, mais ce comportement adopté n’a cependant pas empêché le pays d’emprunter les mêmes méthodes pour enclencher sa propre modernisation, par mimétisme. En effet en 1871, Tomomi Iwakura (le ministre de droite du gouvernement de Meiji) est envoyé à l’étranger en tant qu’ambassadeur dans le but d’observer de manière comparatiste un grand nombre de techniques américaines et européennes dans différents domaines, c’est la «mission Iwakura». Plusieurs solutions ont ainsi été importés et permirent plus tard l’éclosion de l’essor économique du pays. Celui ci mit en place une industrialisation rapide et à marche forcée, reproduisant le mécanisme industriel visible en Occident. En 1870, la création d’un ministère de l’industrie est effectuée. L’industrie est modernisée en ayant recours au modèle des manufactures d’État où sont produits les biens de consommations et qui sont tout droit tirés de l’Occident. Les premières infrastructures de télécommunications et de chemins de fer sont aussi déployées avec l’aide d’entrepreneurs anglais. En 1882, le secteur du coton, industrie développée en Europe à partir du XIVème siècle, est à son tour développée dans l’archipel. Grâce à ces diverses importations, à la fin du XIXème siècle, le Japon devient un pays fort et stable ayant rattrapé son retard économique.

La modernisation japonaise concernant l’organisation de la société renvoie aussi à un emprunt aux modèles occidentaux, toujours sans s’accaparer des valeurs occidentales cependant. En effet, le Japon développe plus tard un système scolaire proche du modèle occidental en s’inspirant particulièrement du système américain dans les méthodes d’enseignement et de celui de la France pour son administration. En effet, le gouvernement s’arrête sur une nouvelle structure d’éducation: un système scolaire très centralisé en trois cycles ( primaire, secondaire, supérieur ).

D’autres apports ayant servi la modernisation du Japon ont quant à eux totalement été inspiré d’autres régions que celle de l’Occident, et notamment la Chine, indiquant de ce fait une modernisation japonaise directement écartée d’une possible occidentalisation. En effet, dans le Japon moderne du XIXème siècle, le confucianisme, une doctrine philosophique et religieuse du chinois Confucius, fournit nombre des préceptes moraux qui régissent les relations sociales entre citoyens japonais. Les partisans du Mouvement pour les libertés et les droits du peuple, mouvement politique et social japonais en faveur de la démocratie, régime considéré comme moderne, apparu dans les années 1870-1880, ont ainsi été formé à travers un mode de pensée confucianiste, donc chinois. Il se dit même que le Japon n’aurait “ jamais été aussi chinois que dans les années 1870”.

Au travers d’une dimension géographique également, on peut rigoureusement corréler la modernisation unique du Japon à sa situation insulaire, ayant isolé le pays de possibles influences occidentales voisines. 

  • Tendance inverse: la modernisation japonaise, nouveau modèle de modernisation

Au cours des siècles ayant suivi le phénomène de modernisation, l’archipel japonais s’est construit une nation tout autant puissante et fonctionnelle que celles guidant le monde. En effet sa modernité propre lui a apporté un statut dominant dans maintes sphères. Economiquement le pays possède le troisième PIB mondial, il triomphe grâce à ses industries de hautes technologie, on le classe quatrième mondialement dans l’exportation de marchandises. Le pouvoir financier japonais s’illustre de part le poids incontestable de la bourse de Tokyo ou encore à travers la valeur de l’indice japonais Nikkei qui devient une référence pour les investisseurs mondiaux.Tous ces titres permettent bien d’expliquer l’engouement des pays étrangers pour le modèle japonais. C’est même plusieurs caractéristiques proprement japonaises et maintenant visibles à l’échelle mondiale qui révèlent un désir de recopier le Japon dont la modernisation se voit désormais prise comme exemple. 

Le métro de Tokyo est un moyen de transport particulièrement performant non seulement grâce aux nombreux systèmes automatiques mais aussi grâce à l’organisation dont il fait preuve. Il s’avère que cette dernière propriété est un résultat de la modernisation qu’a suivi le pays. Constatant que de nombreux pays tels que la Thaïlande, cherchent à reproduire le modèle au sein de leurs villes, c’est bien un élément de la modernité japonaise sur lequel le monde prend exemple.

Autre exemple, le système de production utilisé par beaucoups d’entreprises japonaises est souvent très valorisé, présentant une rentabilité exceptionnelle. La philosophie du système consiste à travailler intelligemment en éliminant les gaspillages de manière à ce qu’un minimum de stock soit nécessaire. C’est en réalité une technique apparue lors de la modernisation du Japon. De nombreuses entreprises occidentales, après avoir observé les usines japonaises, ont directement tenté de réduire le niveau de stocks, empruntant ainsi la même méthode, c’est à dire en s’inspirant de la modernité japonaise. 

Clélia DOVILLERS (Tle S)

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