Nam Theun 2, un projet de développement durable ?

Le 22 mars dernier s’est déroulée la Journée internationale de l’eau et le Laos vient tout juste de célébrer Pimaï, le nouvel an laotien, pendant lequel les gens s’arrosent abondamment. L’eau est donc très à l’honneur ces derniers mois ! Cependant, tous ces jets d’eau festifs n’empêchent pas plusieurs personnes de s’interroger sur un autre projet lié à cet élément. En effet, si le plus grand barrage d’Asie du Sud-est, Nam Theun 2, inauguré il y a quelques mois seulement est présenté comme une réalisation innovante et modèle, certains en dénoncent les aspects négatifs.

Nous avons voulu savoir ce qu’il en était vraiment et avons enquêté.


Afficher Nam Theun II sur une carte plus grande

Il était une fois un projet modèle au Laos, Nam Theun 2…

L’inauguration du barrage hydro-électrique de Nam Theun 2 a eu lieu le 9 décembre 2010, soit 30 ans après que le projet ait été « ressorti du tiroir ». NT2 n’était, en 1927, que le rêve pratiquement impossible d’un ingénieur français, Henri Cucherousset. Ce projet, plusieurs fois rejeté, a finalement obtenu l’accord du gouvernement laotien il y a une vingtaine années.

Tout d’abord, pour construire ce barrage, il a fallu recevoir un financement important. La compagnie EDF (Électricité De France), à qui ce chantier colossal a été confié, a trouvé un sponsor : la Banque mondiale qui a financé cette entreprise à hauteur de 1, 29 milliard de dollars. EDF crée NTPC (Nam Theun Power Company) en 1995 pour s’occuper de la construction de Nam Theun 2 et de son exploitation.

La Banque mondiale a cependant fixé un cahier des charges très exigeant, notamment en matière de développement durable. NT2 doit être un modèle en la matière.

Le barrage se situe dans un lieu idéal pour la construction d’un projet aussi novateur. En effet, « le plateau calcaire de Nakaï occupe le centre sud du pays. Il est bordé à l’est par la cordillère annamitique, dont les sommets accidentés s’élèvent entre 1500 m et 2500 m. Les pics karstiques couverts d’une abondante végétation veillent sur les gorges creusées par les affluents du Mékong, dont la Nam Theun et la Xe Bang Fai », décrit le dépliant L’épopée de Nam Theun 2 publié par EDF.

Paysage karstique au centre-sud du Laos

NT2 est le fruit de dizaines d’années de travail mais aussi un projet innovant et unique au monde. La source d’exploitation du barrage est la Nam Theun, une rivière dont le débit très important permet un rendement énergétique exemplaire. Sur le haut plateau de Nakaï, NTPC a créé un réservoir d’une surface de 450 km² d’eau. Mais l’eau parcourra des dizaines de kilomètres avant d’atteindre la centrale qui n’a pas été construite sur le même terrain : elle se trouve à 70 kilomètres du lac artificiel, 220 mètres plus bas.

L’eau retenue par le barrage suit donc un long trajet avant d’arriver dans la centrale : elle s’écoule d’abord dans un puits haute pression, traverse un tunnel, lui aussi sous haute pression et passe dans les turbines de la centrale électrique qui produiront l’énergie, avant d’être rejetée dans le chenal de restitution d’eau jusqu’à la rivière Xe Bang Fai, un parcours longuement étudié et mis en œuvre avec une extrême précision par les ingénieurs.

Qui aurait cru qu’un barrage aussi compliqué verrait le jour dans le monde, et au Laos en particulier ?

Chenal de restitution d’eau de la centrale jusqu’à la Xe Bang Fai

Cette construction a eu d’importantes répercussions sur les populations locales. En effet, seize villages entiers, des écoles, des hôpitaux et des routes ont été construits pour garantir une nouvelle vie aux 6000 personnes déplacées. « Le cas de Nam Theun 2 est exemplaire sur ce point. Le projet a dépensé la somme de 80 millions de dollars pour que cet objectif soit atteint et travaille énormément sur la réduction des effets négatifs et le bien-être des villageois. Des programmes d’aide de plusieurs mois pour accompagner les populations dans leur nouvelle vie et les aider à s’adapter ont été installés », explique Anne-Sophie Gindroz, directrice de Helvetas (ONG Suisse) à Vientiane.

… mais aux impacts inquiétants.

Alors, Nam Theun 2 un modèle de développement durable ?

Peut-être pas tant que ça d’après certaines ONG « qui militent pour la réduction des effets négatifs. International Rivers essaie notamment d’améliorer l’accès à l’information des villageois sur les points négatifs des barrages, pas seulement dans le cas de Nam Theun 2. Il vaudrait mieux, selon ces ONG, construire des barrages moins grands, moins ambitieux, moins lucratifs, mais avec moins d’impacts négatifs et plus de respect des populations locales. Les ONG ne critiquent pas les barrages, mais la façon dont on les construit », poursuit Mme Gindroz.

Pour mener à bien le projet Nam Theun 2, la surface exploitable en hectare par famille a été en moyenne diminuée. Les familles ont assez de terrain pour entretenir un jardin potager, mais l’élevage de bétail, nécessitant un espace que les villageois n’ont pas, pose problème. De plus, la qualité de la terre dans la zone où les seize villages ont été déplacés est moins bonne que dans celle du plateau de Nakaï maintenant inondé, où ces personnes appartenant à cinq ethnies différentes étaient installées avant la construction du barrage.

Mais ces seize villages ne sont pas les seuls affectés : ce sont 100 000 personnes qui sont confrontées à des problèmes éventuels de crue accentuée de la rivière Xe Bang Fai. N’oublions pas que l’eau de la Nam Theun après avoir été turbinée est reversée dans cet autre cours d’eau sans qu’on n’en connaisse encore les conséquences exactes sur l’écosystème et sur la vie des habitants. De plus, malgré les efforts fournis par NTPC, cette eau ne peut pas être réoxygénée à 100%. Même si le projet est donc techniquement remarquable, il est aussi inquiétant parce qu’il modifie le cycle naturel de deux rivières.

Dans la vallée de la Xé Bang Fai, certains s’interrogent sur ce barrage…

Par ailleurs, ce ne sont pas seulement les populations qui ont dû être déplacées mais aussi les éléphants sauvages qui vivaient dans cette zone.

« La phase 1 du projet a inclus une enquête [pour dénombrer] les éléphants, montrant qu’il y avait environ 132 éléphants dans le secteur en mai 2006 », raconte Arlyne Johnson qui travaille à la WCS (Wildlife Conservation Society) et qui a participé à l’expédition de 2004 à 2009 qui a servi à déplacer ces pachydermes qui vivaient alors dans un parc national protégé de 3 532 km2 créé en 1993.

Ces animaux colossaux ont longtemps été la fierté du Laos jusqu’à en avoir été le symbole (l’ancien nom du Laos est le « Lane Xang » qui signifie « le pays du million d’éléphants »). Il était du devoir de WCS de les protéger durant l’élaboration du projet NT2.

Le but de ce projet de grande envergure est clair : l’exportation. « Le Laos produira plus d’électricité qu’il n’en consomme. Le pays [qui a déjà construit de nombreux barrages sur les affluents] veut [aussi] exploiter le Mékong et devenir la pile électrique de l’Asie du Sud-Est », analyse Mme Gindroz.

L’énergie produite par NT2 doit en effet alimenter la Thaïlande à 95%, alors que le barrage se trouve sur le territoire laotien, où de nombreux villages n’ont toujours pas accès à l’électricité.

CONCLUSION

Nam Theun 2 est actuellement le plus grand barrage du Laos et le plus important d’Asie du Sud-Est en termes de capacités. Il se veut exemplaire et est souvent présenté comme tel. Mais comme nous l’avons vu, les nombreux points positifs ne compensent pas complètement les aspects négatifs. Or le Laos est encore un pays en développement pour lequel les projets hydro-électriques sont une source de revenus importants comme le montrent les nombreux barrages envisagés sur le Mékong. Parmi eux, celui de Sayaburi, « le premier d’une série de onze prévus sur le Mékong », nous informe Mme Gindroz. Les conséquences sur l’écosystème sont bien plus nombreuses qu’à NT2, dont « un risque sérieux d’extinction de plus de 40 espèces de poissons du fait d’un changement de leur habitat [dont] le poisson-chat géant du Mékong, qui doit migrer pour se reproduire […]. [D’autre part], la production de la fameuse algue Kai, source de revenus pour les femmes de la zone en saison sèche, serait détruite, […] des terres arables et les jardins potagers des berges seront également perdus ».

Même les pays voisins, avec en tête le Vietnam, s’alarment sur les nombreux barrages prévus sur le cours du Mékong au Laos. Les ONG qui dénoncent les effets négatifs des barrages se réjouissent évidemment du report (momentané ?) de la décision concernant le barrage de Sayaburi.

Espérons que les barrages à venir prendront davantage en compte les conseils des ONG pour faire disparaître complètement ou du moins atténuer au maximum leurs effets négatifs et accentuer leurs effets positifs.

Malyphone de Peyrelongue et Laura Bourge, 4ème A.

Photographies : Frédéric Biquin, Sutikno Gindroz

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4 comments for “Nam Theun 2, un projet de développement durable ?

  1. Pirotte
    24 mai 2011 at 02:18

    On a imprimé => on lit dans la foulée, fiers de notre journaliste Laura.

  2. DERONNE
    27 novembre 2014 at 03:22

    Bonjour,
    Très bon article, riche et équilibré.
    Deux ou trois suggestions constructive seulement: mon navigateur est un peu ancien, une carte avec échelle montrant le parcours de « 70 km » m’aurait davantage aidé.
    La mention de la source de certaines informations m’aurait été utile.
    Je me permets (je suis prof de français) de vous signaler la seule erreur que j’aie trouvée: exigent s’écrit exigeant.
    Encore bravo pour la qualité de l’article.

    • asia online
      27 novembre 2014 at 15:45

      Bonjour,
      Merci pour votre commentaire et votre remarque, c’est corrigé !

  3. DERONNE
    27 novembre 2014 at 03:24

    constructiveS, avec suggestions… Pardon.

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