Séisme japonais du 11 mars 2011 : une usine et des hommes

M. Hiroyuki Horai est un jeune ingénieur japonais qui travaille dans une usine de Saint-Gobain au Japon. Cette usine, qui fabrique de la laine de verre (isolation des bâtiments), a été fortement endommagée par le séisme du 11 mars 2011. M. Horai était sur place au moment de la secousse, et dans les jours qui ont suivi. Le 25 mai 2011, l’ingénieur a répondu aux questions d’Adrien Lienhart, élève du Lycée franco-japonais de Tokyo et envoyé spécial d’ASIA sur le site de l’usine d’Akeno, dans la préfecture d’Ibaraki (située à environ 100 kilomètres de Tokyo, l’usine est à mi-chemin entre la capitale et la centrale nucléaire de Fukushima). Réalisée en français, l’interview a été traduite par Megumi Hoshino.

Q. Pouvez-vous vous présenter ?
Je m’appelle Hiroyuki HORAI. J’ai 39 ans. Je suis responsable des techniques de production chez Mag-Isover, société de Saint-Gobain qui fabrique de la laine de verre au Japon. Nous avons 3 usines celle d’Akeno où nous sommes (Ibaraki), une autre à Ibaraki, et une autre à Gifu.

Q. Où étiez-vous au moment du tremblement de terre du 11 mars ?
J’étais ici, à l’usine d’Akeno, exactement entre ce bâtiment administratif où nous sommes actuellement, et le bâtiment de l’usine où je me rendais. Nous avons senti la secousse, et nous nous sommes assis par terre pour ne pas tomber, avec mes collègues qui étaient dans le bâtiment et qui en sont sortis. Nous avons vu la fissure se creuser dans le sol, et nous avons pensé que nous allions mourir. Nous avons eu très très peur.
Il y a des jeunes femmes, qui se sont mises à pleurer. C’est la première fois que nous avons ressenti une secousse aussi forte.

Q. Est-ce que tout le monde gardait son calme ici ? Est-ce que certains ont voulu crier et se mettre à courir ?
Personne n’a crié, tout le monde était choqué. On ne pouvait pas tenir debout, il fallait rester assis ou accroupi sur le sol. La magnitude du séisme à Akeno était de 6 « fort » (échelle japonaise), alors qu’à Tokyo c’était de 5 « fort ». A l’usine de Tsuchiura, ce n’était que de «  6 faible ». L’intensité n’était donc pas la même dans les deux usines pourtant situées dans la même préfecture de Ibaraki.

Q. Qu’avez-vous avez-fait ? Avez-vous été bloqué, avez-vous pu rentrer chez vous ?
Notre principale inquiétude, c’était le four de fusion verrière, parce que si le four est arrêté, on ne peut pas produire de laine de verre. Le four, c’est comme le cœur d’un homme, s’il s’arrête, tout s’arrête.

Q. Vous vous inquiétiez donc pour le four, et pour le risque d’incendie, mais pas pour vous-même ?
En fait, nous avons vite constaté qu’il n’y avait pas de victimes humaines. Mais nous avons tout de suite pensé qu’il devait y avoir des dégâts sur les installations, et en particulier sur le four, qui fond du verre à 1600 degrés. Environ 10 minutes après la première secousse, je suis allé voir le four, en me demandant quels dégâts il pouvait y avoir, et comment nous allions faire pour réparer. En entrant dans le bâtiment de l’usine, certains ouvriers étaient en train de faire des choses pour réparer, et j’ai essayé d’aller les aider. Mais il y a eu ensuite la deuxième et la troisième secousse, et nous sommes alors sortis du bâtiment, parce qu’il faut d’abord penser à sa sécurité personnelle. Nous sommes sortis, puis revenus à l’intérieur, et de nouveau sortis, et de nouveau revenus… à chaque secousse.


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Q. Avez-vous pu rentrer chez vous ? Avez-vous dû dormir à l’usine ?
Ce jour-là, je n’ai pas pu rentrer chez moi. Je suis resté à l’usine, mais pas pour dormir, pour y travailler ! Toute la nuit, nous avons travaillé pour définir quelles étaient les mesures à prendre. On ne peut pas arrêter un four de fusion verrière, et même pour baisser sa température, il faut sept à huit heures. Et il faut garder une température minimum, nous avons donc d’abord éteint les brûleurs au moment de la secousse, et nous les avons rallumés ensuite, en surveillant la température. J’ai fini par rentrer chez moi à minuit le lendemain, le samedi 12 mars. Nous avons mis le four en « sommeil », mais sans dormir nous-mêmes ! Je m’inquiétais bien sûr pour ma famille, mais quand j’ai eu la confirmation que tout allait bien, je leur ai dit que j’allais rester à l’usine à m’occuper du four, et ils ont compris.

Q. Comment avez-vous procédé pour remettre l’usine en route ?
Nous avons tout de suite communiqué par e-mail avec l’équipe des spécialistes des fours chez Saint-Gobain à Paris, qui nous ont aussi donné des conseils, pendant toute la nuit. C’est eux qui nous ont conseillé de ne pas éteindre le four totalement, malgré les dégâts, à savoir une fissure dans le four. On a échangé des idées par e-mails toute la nuit, je ne pouvais donc pas rentrer chez moi, et n’y ai même plus pensé !

Ensuite, nous avons vite compris que nous devrions acheter des briques réfractaires pour réparer le four, mais on ne trouve pas ce type d’équipements facilement. Il n’y a pas de stock. Il a fallu évaluer précisément les dégâts, et commander tout de suite les briques nécessaires, parce qu’elles sont fabriquées uniquement à la commande, ce n’est pas un produit standard. Mais il n’y en avait pas de disponible au Japon. Nous avons fini par trouver en Chine un fabriquant de telles briques, connu de Saint-Gobain, et avons pu recevoir les briques 25 jours après la commande, alors qu’au début nous avions pensé que ça allait prendre au moins trois mois et que l’usine allait rester arrêtée tout ce temps.
Nous avons finalement pu redémarrer l’usine six semaines seulement après le tremblement de terre !

Q. Si un nouveau tremblement de terre, semblable à celui du 11 mars avait de nouveau lieu aujourd’hui, est-ce que vous réagiriez de la même façon ?
Je pense que nous avons pris les bonnes décisions, et que nous ferions donc de la même façon. Mais si un nouveau tremblement de terre de la même force avait lieu, certainement que ce sont d’autres parties de l’usine qui seraient endommagées, et qu’il faudrait donc réfléchir en fonction de cette nouvelle situation.

Q. Si je faisais un jour votre travail, et que je me trouvais dans les mêmes circonstances, quels conseils me donneriez-vous ?
La possibilité d’échanger des idées et des expériences avec les collègues en France a vraiment été très utile dans ces circonstances. Le conseil que je peux vous donner, c’est de bien travailler l’étude des autres langues, parce que c’est grâce à ça que nous avons pu communiquer. Il faut que mon successeur soit polyglotte !

Je voudrais dire que nous sommes passés par une période très difficile, où il y avait de nombreux problèmes à la maison, comme l’absence d’eau ou d’électricité. Nous étions aussi inquiets de la situation à la centrale nucléaire de Fukushima, située à seulement 150 Km. L’usine a été fermée, tout comme le bureau de Tokyo, pendant une semaine, mais une petite équipe a dû rester tout de même sur place pour maintenir le four en sommeil, et préparer la réparation. Nous avons dû mettre nos inquiétudes de coté, et penser à notre usine d’abord. Et le travail en équipe, c’est vraiment ça qui a été formidable.

Q. Peut-on dire qu’aujourd’hui, la vie est redevenue normale comme avant le tremblement de terre ?
De toute façon, est-ce que ce n’est pas la meilleure chose à faire, penser que tout est redevenu normal ? On ne peut pas et ne veut pas oublier, mais on veut penser que c’est redevenu normal.

Q. Avez-vous peur d’une nouvelle secousse, comme celle du 11 mars ?
En fait, en 1995, il y a eu le tremblement de terre de Kobe. Mes parents avaient une maison là-bas, qui a été endommagée. Je m’étais inquiété pour eux. Cette fois, c’est eux qui se sont inquiétés pour moi…
Un autre tremblement de terre…l’important est de réfléchir à comment se préparer.

Q. Est-ce que vous êtes devenu anti-nucléaire ?
Un peu…c’est une question difficile. C’est un sujet sur lequel il faut bien réfléchir. Il faut sûrement développer de nouvelles sources d’énergie, et puis surtout, l’économiser.

Je vous remercie, et vous souhaite bon courage. Gambatte kudasai !

Propos recueillis par Adrien LIENHART – 2nde B

1 comment for “Séisme japonais du 11 mars 2011 : une usine et des hommes

  1. 4 octobre 2011 at 21:17

    Bravo Adrien,
    j’ai appris beaucoup sur ce que cet homme et son équipe ont vécu
    je pense que pour toi pour ta propre expérience de la vie cela restera un souvenir inéffaçable
    nous t’embrassons

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